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Sylvie Lopez-Jacob

Exercices philosophiques

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La vague et la main

26 septembre 2020

La peinture, selon Picasso, ne doit pas imiter la nature mais travailler comme elle. En serait-il de même pour la photographie ? Pour le cinéma ?

Chez Raphaëlle Peria, la prise de vue n’est que l’amorce de la création. La fraise, la gouge ou le poinçon opèrent sur la pellicule photographique comme le scalpel sur la peau, pour produire la métamorphose. Sous le paysage, décapé, blanchi, une autre image surgit, comme celle que la mémoire retouche.

Le film de Brigitte Barbier n’est pas en reste. Il épouse le processus qu’il décrit et travaille à son tour comme l’artiste. Du flou cohabite avec la netteté dans l’image et la mise au point joue à les inverser. Par le reflet qui la creuse ou le relief que produit son abrasion, la surface filmée par la caméra devient une profondeur qui s’explore. Les plans, comme les souvenirs, reviennent. Ils se reconstituent. Il faut d’abord voir la vague puis la main pour saisir enfin l’artiste au travail sur la plage.

La réalisatrice, à l’instar du peintre et du photographe, ne montre pas mais rend visible. L’horizon émerge comme une ligne que trace la voiture en mouvement. L’arbre se devine au feuillage que la décélération rend moins flou. Encore ce dévoilement n’a-t-il lieu qu’en partie et l’artiste elle-même n’est jamais dévoilée. Elle n’apparait qu’à moitié, de profil, en amorce, ou trop loin pour qu’on en distingue les traits. La voix devance l’apparition du visage sans jamais s’y greffer.

En progressant ainsi, d’aperçus en réminiscences, le film n’explique pas l’oeuvre, il en construit la compréhension. Les gestes nous conduisent vers l’action, et leurs effets laissent deviner son résultat. Le film met notre mémoire au travail. Il la sonde, et les voix chuchotantes qui, soudain, flottent comme une armée d’ombres autour de la pellicule déroulée, nous remettent La Jetée de Chris Marker à l’esprit.

Le film finit par offrir sa pellicule comme on donne son corps à la science et il est, à son tour, travaillé par l’artiste. Eraflée par la lame, marquée par les sillons, la dernière séquence n’est plus qu’un dessin qui s’anime, et les traits blancs progressent comme une algue prolifère, pour couvrir la falaise de liserons blancs.

Ce n’est plus l’oeuvre qui donne au film son motif, mais c’est le film qui donne sa matière à l’oeuvre : y a-t-il plus belle manière de servir son sujet ?

Sylvie Lopez-Jacob

ÊTRE RECONNU? À quel prix?

7 mai 2020

Préambule

Certains livres sont des sentiers de montagne : leur déclinaison, d’emblée, met le promeneur au pas. Elle lui fait adopter la cadence par laquelle avancer, sans essoufflement. A chaque inflexion de la pente, le promeneur réoriente son attention, tantôt concentré sur sa marche, tantôt distrait. Il réajuste son horizon qui s’élargit ou se resserre, comme un soufflet. Il se maudit, parfois, d’avoir tenté l’excursion mais, toujours, la Nature, magnanime, lui réserve cet instant heureux que l’on nomme joliment point de vue, où il éprouve le contentement de découvrir ce qu’il ne cherchait pas.

La lecture du Commerce des regards, de Marie-José Mondzain, a réveillé en nous la randonneuse qui sommeille et réouvert son bagage philosophique. Au détour du chemin, ses réflexions sur l’image et les usages ou mésusages dont elle est la proie ont transformé, à nos yeux, un passage balisé en une piste nouvelle, nouvellement défrichée.

Dans un chapitre célèbre de la Phénoménologie de l’esprit, Hegel trace le portrait d’un personnage qui se perd en chemin. Il échoue dans une impasse et sa déconvenue devrait encourager chaque voyageur à reconsidérer son itinéraire.

Ce personnage est celui que Hegel nomme le Maître. Celui-ci, comme le renard de la fable, ne vit qu’aux dépends de celui qui l’écoute. La stratégie de manipulation qu’il met en œuvre ne vaut que si un autre accepte d’en faire les frais. Ainsi, le maître n’existe que si l’esclave le reconnaît comme tel, et l’esclave tient lui-même son statut de cette acceptation. L’esclave a quelque chose à sauver (sa vie, son travail, sa famille), et le prix à payer, il le sait, c’est de renvoyer à celui qui lui en intime l’ordre une image, flatteuse, qui lui tienne lieu d’identité. L’esclave se fait miroir docile qui ne contredit jamais celui qui est en mal de puissance, pas plus que celle qui se rêve la plus belle. Cette situation pourrait durer et avec elle, la domination qu’elle installe, si Hegel n’en venait à en souligner les limites. Alors que le maître se repose, rassasié de reconnaissance, et que l’esclave semble jouer, par peur, le jeu, un troisième homme survient, le penseur, pour observer l’anomalie. Le maître est-il vraiment parvenu à ses fins en s’enchaînant de la sorte aux jugements d’un autre, lui qui se prétend libre ? Cette dépendance le ligote dans une contradiction qui l’empêche de bouger, comme l’impasse interdit le pas de plus. Plus encore, en croyant son désir satisfait, le maître se prive lui-même de toute évolution. Il revendique une liberté dont il se montre indigne. Ainsi est programmée sa déchéance.

Or, le maître ne fait-il pas déjà fausse route en choisissant l’image comme moyen de satisfaire son désir ? A quoi tient son échec ? A quoi est dû son enfermement ? Le livre de Marie-José Mondzain nous incite, hors du cadre hégélien, à reconsidérer cette question.

1) Le désir à l’épreuve de l’image

Le désir et l’image sont intimement liés et le maître l’oublie, en pensant que l’un peut trouver en l’autre son issue. Il semble ignorer qu’une image ne saurait satisfaire un désir, car, au contraire, elle l’excite.

Le désir est un manque qui aspire à être comblé. Platon, dans le Banquet, nous rappelle que le désir est pauvre comme sa mère (Penia), et, comme son père (Poros), ardent chasseur. Ainsi, seul un être dont on désire la présence nous appauvrit par son absence. Et c’est parce qu’on l’a désirée que sa présence nous enrichit. Or, l’autre que l’on voit en image n’est ni présent ni absent. Il est présent dans son absence. Par cette semi-présence, l’image comble partiellement le désir, donc elle l’attise dans le même temps. Marie-José Mondzain le souligne : « Point d’image sans dépossession, toute image fait le deuil d’un corps pour faire vivre un désir ». La fille du potier Butades de Sicyone l’a compris quand elle dessine, avant qu’il ne parte, l’ombre du visage de son aimé. Dans cette légende, l’image naît du désir et elle le maintient vivace par la quasi-présence qu’elle préserve.

Le cinéma nous rend cette expérience sensible. Prenons pour exemple le film d’Hitchcock,Rebecca. Une jeune épouse arrive dans un manoir qui respire, transpire la présence de l’autre épouse, défunte. Tous tacitement lui vouent un culte, et surtout la gouvernante. Chaque objet lui ayant appartenu est une relique, une quasi-présence de l’absente qui alimente son adoration. Sur le mur de l’escalier, un immense portrait peint la disparue. Pour un bal donné dans la maison, la nouvelle épousée a la mauvaise idée de s’habiller comme le portrait. Quand elle descend, le soir venu, ainsi vêtue, elle donne soudain corps à l’absente, et cette présence iconoclaste est pour les proches insupportable. L’image de la disparue a pris corps, perdant ainsi son pouvoir de séduction, sans que ce corps puisse construire une autre image qui le rende à son tour désirable car il est la copie conforme du portrait.

L’image excite le désir car elle ne le satisfait qu’à demi. Elle ne peut donc combler l’attente du maître hégélien. Ainsi, son désir de reconnaissance trouve dans l’image renvoyée par un autre à la fois une satisfaction (se voir dans les yeux d’un autre) et un échec (se voir en image, c’est ne se voir qu’à demi). C’est l’ambiguïté de l’image (qui livre et soustrait en même temps) qui donne à la satisfaction du maître son caractère illusoire.

Au contraire, la satisfaction de l’esclave est réelle grâce à l’oeuvre qu’il produit. C’est là le second temps, celui du renversement, que décrit Hegel : si le maître devient esclave en s’enchaînant au regard de l’autre et en se fixant dans une situation sans issue, l’esclave quant à lui s’affranchit. Il travaille, c’est-à-dire qu’il transforme la matière objective en lui imprimant « son cachet personnel» et, ainsi, il se reconnaît dans son œuvre. Cette présence à soi que l’imagene parvient pas à donner, l’esclave la découvre dans lecorps de son oeuvre.

Or, Hegel le précise, l’oeuvre renvoie à l’esclave (mais aussi, selon lui, à l’artiste) comme « un reflet de lui-même ».

Ainsi, se reconnaître dans son œuvre, c’est se faire, en la contemplant, une image de soi. La création (produire une œuvre qui nous ressemble) est source de réflexion (produire une image de soi).

Mais alors, qu’est-ce qui distingue l’image qu’un autre nous renvoie et l’image que l’on se fait de soi-même ? Pourquoi l’une conduit-elle le maître à une impasse, et pourquoi l’autre conduit-elle l’esclave à un dépassement ? Comment comprendre l’échec du maître ?

2) La croyance ou la mort du désir.

Le sujet est pour lui-même un projet, observe Merleau-Ponty. Dans l’image que l’on se faitde soi, l’inachèvement est visible qui rend si ardue la tâche de donner de soi une définition. L’image est fidèle à son statut. Elle ne satisfait qu’en partie notre désir de nous connaître et c’est ainsiqu’elle le maintient vivace. D’une création à l’autre, se dessine un peu plus le portrait de soi. La création nous inscrit donc dans un devenir qui nous fait tendre vers la connaissance de soi, à jamais différée, donc toujours poursuivie.

L’esclave hégélien, créateur, est donc dans la recherche de soi que le travail créatif implique.

Mais qu’en est-il du maître ? Il est enfermé dans l’illusion d’un désir de reconnaissance satisfait, et l’impasse vient de là. Pourquoi cet enfermement ? C’est qu’il croit trouver dans l’image que l’autre lui renvoie son identité. Il oublie qu’il ne s’agit que d’une image.

Ainsi, sa misère ne vient pas tant de l’image que de la croyance qu’elle suscite. Cette croyance nous permet de comprendre la nature de l’impasse décrite par Hegel. Il manque au maître, dit-il, l’expérience de la négation de soi (antithèse) sans laquelle il n’y a pas d’évolution dialectique (comment devenir autre si l’on n’accepte pas de nier ce que l’on est ?). Or, l’absence de négation de soi n’est-elle pas justement ce qui caractérise la croyance ? Croire, c’est ne pas douter. C’est être une pure puissance d’affirmation !

C’est parce qu’elle le prive de désir que la croyance prive le maître d’évolution (en ayant l’illusion d’une identité achevée, il n’a plus le désir de la construire).

C’est aussi parce qu’elle ôte à l’image sa puissance qu’elle instaure un pouvoir dont le maître devient, à son insu, esclave.

En effet, la puissance de l’image (le pouvoir qui lui appartient) est de nous émouvoir, littéralement de nous mettre en mouvement. Marie-José Mondzain le rappelle : l’image, comme la trace ou le signe, nous oriente vers un au-delà. L’invisible cohabite dans l’image avec le visible et nous force à l’exploration (hors-champ, implicite, symbolique ont ce pouvoir suggestif). La grande œuvre est celle qui préserve le sens de l’image, en donnant au spectateur sa juste place, celle qui invite au déplacement. Devant une toile de Soulages, de Monet, rester statique c’est ne rien voir ! Godard observe : « on ne veut pas voir quand on a peur de perdre sa place » (Alain Bergala, Nul mieux que Godard).

L’image doit donc sa puissance au fait d’être une icône, c’est-à-dire de nous orienter vers autre chose, comme l’icône vers le dieu dont elle n’est que l’évocation, et non l’incarnation. L’icône, imagede la divinité, nous transporte vers celui-ci, à l’inverse de l’idole, corps de la divinité, qui réclame qu’on l’adore, elle et rien d’autre.

L’on pourrait dire, en ce sens, que l’image de soi est une icône de soi, car elle indique un moi dont l’identité reste toujours à découvrir. L’image de soi a cette puissance de projeter l’identité comme un horizon vers lequel on n’a de cesse d’aller.

Par contre, entre les mains de ceux qui cherchent à assoir leur pouvoir, les images deviennent des idoles, c’est-à-dire des réalités auxquelles on croit. Il faut « faire voir » pour « faire croire ». La propagande nous fait croire que l’image et le réel ne sont qu’un. Tout est là, prétend-elle, et cette croyance vient à bout du désir « d’aller voir ». L’image perd sa puissance pour devenir un outil de domination.

« L’image est trompeuse quand on oublie qu’il ne s’agit que d’une image ». Cette remarque de Marie-José Mondzain n’est pas sans rappeler la formule célèbre de Godard : « ce n’est pas du sang, c’est du rouge ». Cette phrase est éminemment politique quand elle dénonce les «  stratégies d’aveuglement » qui donnent aux tyrannies leur fondement.

Le maître hégélien s’aveugle quand il croit en l’image que l’esclave lui renvoie. Il oublie qu’il ne s’agit que d’une image. Et il donne sans le savoir le pouvoir à l’esclave.

Si Godard s’adressait au maître hégélien, il lui dirait : ce que l’esclave te renvoie en miroir, ce n’est pas toi, ce n’est qu’une image ! Nul doute que cette parole serait libératrice.

Les mots pourraient défaire l’illusion à condition qu’ils soient entendus. Or, le maître se montre sourd autant qu’aveugle. Pourquoi cet enfermement ?

3) Le désir de reconnaissance ou la mort des désirs.

Le maître est esclave de sa croyance car il reste prisonnier de son désir de reconnaissance. Le désir d’être reconnu n’est pas un désir parmi d’autres, mais c’est un désir qui étouffe tous les autres et qui menace la liberté. C’est le sens de la leçon que le conte d’Andersen nous suggère.

Ce conte, dont on trouve l’origine au XIII siècle, est celui du « roi nu ». Pour rappel, il évoque la visite à la cour de deux escrocs qui promettent au roi de lui tisser un vêtement de la plus belle étoffe. Celui-ci a plusieurs avantages : non seulement il offre au roi une parure luxueuse, mais en outre, il lui permet mieux connaître son entourage : ceux qui sont idiots, ou indignes de la fonction qu’ils exercent, seront, prétendent les faux tisseurs, incapables de voir le vêtement. Les deux escrocs déclarent se mettre au travail jusqu’au moment venu d’habiller le roi. Le vêtement tant promis est bien sûr inexistant, mais le roi et sa cour n’osent pas l’avouer de crainte de paraître idiots ou indignes de leurs fonctions. Le roi parade sous les yeux de tous. Seul un enfant ose s’écrier : « Mais le roi est nu ! ».

Ce conte (qui connaît lui-même plusieurs versions) nous pose une question, souligne Marie-José Mondzain : est-ce que ce sont les yeux qui font voir ou bien les mots ? Et le conte nous répond lorsqu’il met en scène le pouvoir « de faire voir avec des mots » : tout le monde se range au discours officiel qui indique qu’il y a quelque chose à voir alors qu’il n’y a rien. Tous adhèrent à l’image que les mots fabriquent de toute pièce. Pourquoi ? C’est que, observe Mondzain, cette fable renvoie les hommes à leur faiblesse et « à l’importance pour chacun de préserver son image sociale et ses privilèges dans le regard des autres ».

Comment ne pas reconnaître ici une version de la dialectique du Maître et de l’Esclave ? Comment ne pas voir que cette relation décrite par Hegel nous renvoie en miroir l’image de notre condition ? Le désir de reconnaissance nous fait croire à ce qu’on nous dit de voir, pour préserver notre image dans le regard de l’autre. Se ranger au discours consensuel pour ne pas risquer le déclassement, voilà ce qui nous rend muet, comme est muette la foule qui admire le tissu inexistant mais tant vanté. Au contraire, l’enfant a l’audace de dire qu’il ne voit rien car il n’a aucune image à sauver. L’enfant ne cède pas à la pression du discours et il ose dire ce qu’il voit. Plus que jamais, l’enfant est le modèle du philosophe, et de tous ceux à qui la liberté importe.

Platon déjà oppose le philosophe à l’ignorant. Est ignorant non pas celui qui ne sait rien, mais celui qui croit savoir. Et la croyance met l’ignorant dans l’impasse, à l’instar du maître hégélien. L’ignorant ne désire pas un savoir qu’il croit déjà posséder, pas plus que le maître ne désire devenir autre chose que ce maître qu’il croit être aux yeux de l’esclave. La croyance tue le désir et condamne à l’immobilité. Le philosophe au contraire, « sait qu’il ne sait rien » et il désire savoir. Il met en doute la croyance et garde vivace le sens de l’étonnement.

Conclusion

 Philosopher n’est rien d’autre que parler sans peur, affronter « sans craindre le vertige et en y tramant du sens, un vide que rien jamais ne comblera », dit encore Marie-José Mondzain, que nous avons choisie comme guide pour revenir en pays hégélien.

Faire face au vide est un risque que ni la foule, décrite dans le conte, ni le maître, évoqué par Hegel, ni l’individu que son désir de reconnaissance domine, ne sont prêts à courir. Mieux vaut croire que le roi est paré, mieux vaut croire que l’esclave est docile et complaisant si le prix de cette croyance est l’assurance tranquille d’être reconnu.

Lorsqu’il est trop impérieux, le désir de reconnaissance menace notre liberté. C’est lui, plus que l’esclave, qui maintient le maître enchaîné. Il préfère idolâtrer l’image que l’esclave lui renvoie plutôt que de se laisser émouvoir par elle.

S’il existe un salut, ce n’est pas tant dans le fait de renoncer à son désir, ni même de trouver d’autres moyens de le satisfaire, comme l’esclave hégélien s’y emploie. Mais c’est de regarder l’image que l’autre nous renvoie en face, en philosophe, « sans la crainte du vertige ».

Nous pouvons, comme le maître, sauver notre liberté si nous nous apercevons que l’image que l’autre a de nous n’a jamais d’autre pouvoir que celui que notre croyance lui confère. Nous réalisons alors que cette image tant désirée n’est jamais qu’une image, c’est-à-dire une esquisse de soi qu’il faut constamment redessiner.

Alors la liberté est sauve quand elle proclame avec audace, à l’instar de l’enfant du conte, et du philosophe, son désir d’aller voir.

Sylvie Lopez-Jacob

Chroniques…le confinement : vie ou mort de l’image?

12 avril 2020

« Imaginons qu’un jour, non loin du crépuscule, tu te trouves contraint de parcourir une vaste plaine. La lumière y est blafarde et diffuse. La ligne d’horizon est cependant visible. Et là-bas, tout contre l’horizon, tu crois percevoir des silhouettes indécises : des « gens » sans doute, penses-tu, car tu distingues leurs gestes, et ils semblent s’adresser les uns aux autres. Tu prends peur dans cette solitude plate et tu voudrais te hâter d’aller à leur rencontre. Or voici qu’aux premiers pas un abîme s’ouvre devant tes pieds : une crevasse large et sans fond apparaît. La platitude de ce lieu te l’avait dissimulée. L’angoisse te saisit alors de la nuit qui va venir. (…) Seuls semblent vivants, sur l’autre bord, ces « gens » qui se font signe (…).

Que faire d’autre alors sinon tenter d’entrer dans les jeux de signes de ces « gens de là-bas » ? Donc de devenir à ton tour et depuis ton site signifiant pour eux ? » .

Cette « courte fable » qu’a choisi de nous raconter en son temps Jean-Toussaint Dessanti (Philosophie, un rêve de flambeur) semble aujourd’hui à la fois le récit allégorique de la condition humaine, et celui d’une circonstance qui en concentre les enjeux.

En visualisant la scène, on est d’abord frappé par la solitude qu’elle décrit. Sur la ligne d’horizon, les autres s’exposent en retrait. Le proche s’inscrit dans le lointain. Mais la distance qu’il déploie est impossible à réduire. L’horizon n’est pas l’autre rive à laquelle on accède à la nage. Au contraire, l’avancée creuse l’écart qu’elle prétend annuler et laisse à l’autre l’allure de qui s’éloigne, comme dirait Rilke. Pour autant, l’expérience n’est sensible qu’à celui qui la tente et notre voyageur se met en route. Survient alors un évènement qui infléchit radicalement le cours de l’histoire. Un abîme s’ouvre à ses pieds. Du moins surgit la conscience de l’abîme, inaperçu jusque là.

Le changement est comme le faux pas : il nous sort de la distraction dans laquelle nous plonge notre marche quand elle devient trop mécanique. Une situation nouvelle a modifié le cours de nos vies, stoppant net notre course. Faut-il qu’on la digère comme on s’habitue à un nouveau régime ? Doit-on accepter de se changer soi-même plutôt que l’ordre du monde ? Ou bien peut-on, sans avoir à forcer le regard, trouver dans cette variation d’éclairage l’occasion de revoir les choses ? D’un coup, ce qui nous était familier nous apparaît sous un jour non familier : n’est-ce pas le souhait de la philosophie qui s’exauce ?

L’isolement est pour nous l’occasion d’éprouver nos liens : pas seulement de les maintenir, comme les réseaux sociaux s’y emploient, en les conservant en l’état, mais de ressaisir, dans la menace du dénouement, ce qui les fait exister.

À y regarder de plus près, la distance que produit la séparation ne creuse pas un abîme à nos pieds. Elle nous éveille à sa présence. Depuis le site où l’on demeure, l’autre est soudain visible dans son altérité et il se tient sur la ligne d’horizon. L’illusion de proximité dont nous berçaient nos rencontres s’est dissipée avec leur disparition. Si certains nous sont proches, ce n’est pas parce qu’ils se tiennent près de nous, c’est parce que nous cherchons à nous approcher d’eux. Le lien existe parce qu’il se tend. En différant nos relations, le confinement rend-il nos liens plus forts ? Nos proches tendent vers nous leur visage.

La rencontre n’est pas ce qui abolit la distance avec l’autre. Elle abolit plutôt l’illusion de proximité qui nous dispense de cultiver le lien.

A l’instar du voyageur de la fable, nous cherchons un moyen pour calmer l’angoisse de la nuit et la hantise des fins tragiques. Dans la plaine qu’est devenu notre monde, vidé de ses habitants, nous observons ces gens qui se font signe. L’existence symbolique leur tient lieu d’existence quand ils n’ont plus d’autres actions. Chacun, à son tour, se livre au jeu des signes, et les messages qu’il adresse ne sont rien de plus qu’une adresse par laquelle signifier sa présence.

Parfois, depuis son bord, l’autre nous fait signe et nous tend son image. L’image trouverait-elle, par les liens qu’elle noue, son statut ?

Sur l’écran du téléphone, l’autre est là, depuis l’ailleurs qui le contient. Passée la joie des retrouvailles, la rencontre retrouve étrangement la retenue des premiers temps. C’est que l’image est la présence de l’absent, elle délivre et dissimule à la fois. Si elle nous montre l’autre dans sa vérité (et avec lui, la vérité du lien), ce n’est pas qu’elle le dévoile. Au contraire, elle préserve en lui la distance qui le rend indéchiffrable et qui renouvelle d’autant notre désir de déchiffrer. L’image de l’autre est toujours floue et elle n’en est que plus émouvante. Marie-José Mondzain (Le commerce des regards) dit de l’image qu’elle est un « vestige de l’absence ». C’est un signe qui indique un au-delà du signe vers lequel nous faire tendre. L’émotion est dans ce mouvement.

L’image a ce pouvoir d’émouvoir tant qu’elle n’en est pas privée par ceux qui abusent d’elle, c’est-à-dire en mésusent. Mal user d’une image, c’est cacher qu’il y a du caché en elle, selon l’expression de Stéphane Mosès. C’est laisser croire, à grand renfort de clichés, que le visible et la réalité coïncident. Nul besoin d’aller voir. Tout est là. Pour produire l’adhésion, il faut appauvrir l’image, la vider de l’implicite, du hors-champ, de l’écart, de tout ce qui nous force à l’exploration.

N’est-ce pas le sentiment qui nous saisit en voyant ces images (mais peut-on les nommer ainsi ?) dont nous abreuvent jusqu’à plus soif, jusqu’à extinction du mouvement, les journaux de grande écoute ? Des plans, en nombre fini, se combinent à l’infini pour donner sa langue à l’information : des soignants qui forment bataillon, anonymes sous leurs masques et leurs uniformes, des malades intubés que l’on transfère d’un lit à l’autre, des éprouvettes que des mains remplissent par rangées, des cartons qu’on charge et qu’on déplace. Un répertoire est à disposition pour servir d’accompagnement visuel aux déclarations. En constituant système, les images nous enferment dans une représentation circonvenue. Nous ne sommes plus des promeneurs libres, mais des consommateurs du visible, pour citer Marie-José Mondain. Le prix du confinement est la cécité du regard et l’engourdissement de la pensée devant une situation réduite à des emblèmes.

Restez chez vous : s’agit-il de confiner les corps pour éviter la contagion, ou de confiner les esprits pour éviter le dissensus, l’écart dont a besoin la pensée qui chemine ? On ne veut pas voir quand on a peur de perdre sa place nous dit Godard. On ne peut pas voir quand on s’assoit à la place désignée en acceptant la mort de l’image. La liberté de voir et de penser suit le sort de l’image. Elle règne ou périt avec elle.

Sans doute, cette idée nous est-elle familière. Mais elle trouve en ce jour, un nouvel écho.

Chronique…. les mots s’usent-il quand on s’en sert?

29 mars 2020

Il est un temps où fleurit le langage. Des mots bourgeonnent.

Ils bourdonnent surtout comme les mouches se cognent au carreau. Inlassablement martelés, ils perdent en force ce qu’ils gagnent en fréquence. L’usage que la convention leur réserve est une usure programmée et inéluctable. Qui trouve encore dans les salutations cordiales, apposées au bas d’une lettre, la chaleur venue du coeur ? Qui reçoit comme un réconfort qui chauffe l’âme ce qui n’est qu’une manière commode de prendre congé ? Quiconque veut ranimer ces mots qui s’égarent en formule doit leur ajouter l’étincelle d’un superlatif ou la douceur d’une attention. Très cordialement se charge d’une vigueur nouvelle, bien cordialement, d’un accent tendre. Mais, l’intention pèse peu au regard des coutumes.

Il vient un temps qui change nos habitudes de langage. L’expression par laquelle se nouait l’intime est subitement promue pour une large audience. A l’autre, l’aimé, sur qui l’on veillait, se sont ajoutés les autres dont nous importe le salut, puis la foule, anonyme, qui réclame à son tour l’attention. Chacun dit à chacun de prendre soin de soi, et, disant cela, s’invite parmi ses proches. Le lien social se colore d’inquiétude et la vie, on le découvre, mérite que l’on s’applique.

Y a-t-il plus bel énoncé que celui qui traduit prendre par donner ? Y a-t-il relation plus belle que celle qui veille à cultiver ? A l’heure où les corps se fuient, les mots sont les amarres qu’il ne faut pas délier, si ce n’est à risquer la dérive.

Le temps vient vite où la formule a épuisé le sens des mots. Le temps où l’invite faite à l’autre de veiller sur soi devient aussi froide et distante qu’une salutation cordiale et convenue.

La supplique est trop grave pour être transformée en slogan, si ce n’est à confondre la ferveur avec la prière qu’on marmonne. L’intention est trop pure pour être galvaudée. En passant dans le langage commun, l’expression devient commune et le souci de l’autre n’est plus que politesse.

Il est parfois un temps où des mots inédits redonnent à nos échanges leur sincérité.

Pour prendre soin des autres, peut-être faut-il aussi prendre soin des mots.

Chronique… Entends-tu?

27 mars 2020

Le silence des espace infinis m’effraie. Ces mots de Pascal accueillaient en leur temps la conscience nouvelle d’un monde déserté par les hommes et les dieux.

Aujourd’hui, un tiers de la population mondiale se confine et le silence de ma rue déserte renoue avec ce silence d’autrefois. Les confins de l’univers que l’imagination s’épuisait à penser sont soudain à nos portes, palpables, car le silence, qui redonne de l’espace à l’espace, s’étend de loin en loin.

La rue est absorbée comme si rien ne pouvait la distraire de son occupation. Le temps est plein. C’est un vin, débordant du calice, qui enivre.

Le silence donne au lieu l’aspect clos d’une chapelle. Le merle et moi avons, ce matin, cohabité longtemps. Le repli qui ruine nos désirs de conquête rend-il nos pas plus feutrés et notre présence acceptée des bêtes ? Nos rythmes paraissent au diapason.

Dans ce silence, le moindre bruit résonne avec une intensité inouïe. Le chant d’un oiseau prend une ampleur symphonique et un moteur de mobylette a le fracas d’une déflagration.

Est-ce que le monde s’est tu ? Est-ce notre réclusion qui nous rend sourd au bruits du monde ? Que sont les guerres devenues et leur vacarme ? Les migrants qui affluent ont-ils stoppé leur avancée, comme dans ce jeu d’enfant où l’on crie soleil pour donner un coup d’arrêt au mouvement ? Ce monde là n’entre plus dans nos maisons. La bataille a déserté les champs, hors antenne, pour devenir intestine. Le virus a donné à l’ennemi un unique visage, toutes causes confondues. Disparues les populations, échouées sur les plages, ou confinées, bien avant l’heure. Le silence offre un lit au repli par lequel la conscience digère le monde et ses arrêtes.

En portant la voix de ceux qui réclament les moyens d’aider, la rend-il audible ?

Dans le silence de porte close qui suit l’interruption des visites, la voix de l’autre s’écoute avec une attention accrue. Sa parole est si rare qu’elle s’accueille comme un bien précieux. Elle vient jusqu’à soi, murmurée à l’oreille, et l’autre, dans son éloignement, nous est plus proche que jamais.

Chronique des temps nouveaux

23 mars 2020

L’enfer, c’est les autres?

Les files s’étirent, clairsemées. Les gens s’évitent, dans une distance que mêmes les yeux préservent, en se détournant, comme si l’échange d’un seul regard était une menace. L’on se croise, silencieux, chacun déplaçant avec soi un espace au centre duquel il se tient. L’entre-deux est si dense que la rue vide semble moins déserte que traversée de ces corps perdus dans leur isolement. Désormais, les relations se mesurent à l’aune de l’infection, et non plus de l’affect. Sous le regard des autres, l’individu n’est plus jugé selon les qualités qu’on lui attribue, mais jaugé selon l’éloignement prescrit. En bouleversant la proxémie qui réglait culturellement nos échanges, et singulièrement nos relations, la distance a rendu factice la rencontre qui n’a lieu, dehors, que brièvement, comme si la durée ne pouvait se partager en vases clos.

Le corps de l’autre inquiète lorsque l’on voit surgir au loin la silhouette que l’on sait devoir croiser, et l’on prémédite déjà des stratégies de contournement : dévier, légèrement, de sa trajectoire, détourner, un peu, la tête, et, souvent, baisser les yeux au moment d’arriver à hauteur. Lier contact, même par ce biais, c’est déjà, pour certains, franchir la barrière qu’ils s’appliquent désormais à dresser.

Parmi les interdits qu’on intègre, celui-ci s’inscrit. S’enregistre-t-il durablement ? Que penser du réflexe de ces corps qui sursautent quand ils tombent nez à nez sur l’autre, au tournant ? Une mémoire corporelle est-elle en construction qui s’apprête à conditionner nos échanges ? Comme tout évènement, l’épidémie est une faille par laquelle une continuité est rompue. Mais c’est aussi l’amorce d’un changement dont on ne sait pas encore mesurer les effets.

Au marché, ce sont les mains qu’on surveille dans leurs allées et venues. Elles prennent, pèsent et emballent sous l’oeil des clients qui ne les quittent pas des yeux. Gantées, lavées, elles sont priées de ne pas dévier du circuit qui conduit la nourriture de l’étal au cabas. Quant aux bouches, elles n’entrent à découvert dans l’espace public que pour se tenir closes, et retenir autant qu’il se peut le souffle des mots.

Par chance, l’autre est encore là, dans la chair de sa voix. La voix vaut plus que jamais présence. En elle a reflué la chaleur des corps désormais hors d’étreinte. La voix s’écoute et par elle une vie d’avant s’anime dans un air rafraîchi.

Les voix résonnent et promettent la joie prochaine des retrouvailles.

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