Certaines questions semblent étranges. Le silence a-t-il une odeur ? Quelle est l’odeur du pressentiment, l’odeur de la dernière phrase d’un roman ? Ces questions et tant d’autres inspirent le livre de Ryoko Sekiguchi, l’appel des odeurs.
Il est vrai que l’odeur est une présence sans matière, volatile et persistante, elle peut donc facilement s’associer aux fantômes qui hantent le cinéma ou la littérature au Japon. Les odeurs traversent l’espace et le transforment en lieux qualifiés. Elles donnent aux saisons leur couleurs, aux personnes leur identité, aux relations leur avenir, heureux ou malheureux. Elles trouvent aussi dans le mot qui les nomme leur parfum (il faut appeler rose la rose pour trouver sa senteur agréable observait Kant).
L’absence d’odeurs dénaturerait le monde voire sa représentation et Sekiguchi va jusqu’à prêter à certains tableaux une signature olfactive. Les natures mortes ou les paysages des impressionnistes seraient pour elle particulièrement odorants. Que dirait-elle du cinéma, cet art d’images et de sons ? Akira Kurosawa affirmait qu’une armoire n’a pas, selon qu’elle est vide ou pleine, la même présence à l’écran. Peut-on dire du parfum des draps qui sèchent au soleil ou celui de l’herbe sauvage qu’il rend plus éclatante leur image ? Un film en noir et blanc a-t-il une odeur que sa colorisation viendrait altérer au point de le rendre méconnaissable ? C’est au tour du lecteur de poser des questions.
Le monde est une vague rendue sensible par ses effluves odorants. Et l’effluve comme la vague ignorent la linéarité que l’on prête au temps. Le flux prépare le reflux et amorce en lui son renouveau. L’odeur n’est pas comme la photographie la quasi-présence d’un passé révolu vers lequel opérer un retour nostalgique. Si l’image est présence de l’absent, l’odeur est pure présence, et par elle des pans de vie s’immiscent, et se superposent à d’autres pans. Une odeur qui advient persiste selon une intensité variable, comme une onde sonore qui gonfle ou s’atténue, comme le cercle concentrique à la surface de l’eau s’élargit mais ne s’éteint pas.
L’odeur ne disparait pas, elle nous hante et nous accompagne.
Dans certaines cultures, on jette du parfum sur les tombes plutôt que des fleurs.
Ce passage du livre ouvre une brèche dans mon propre passé et lui donne la clarté de l’évidence. Tel est le pouvoir des livres. Je comprends soudain pourquoi, parmi les fleurs innombrables présentes ce jour-là, j’ai choisi la plus humble mais la plus odorante à jeter sur la tombe de ma mère. J’enfermais avec elle pour son dernier voyage, le parfum de sa jeunesse et de ses rêves d’azur, celui d’une branche de mimosa.