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Sylvie Lopez-Jacob

Exercices philosophiques

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Du singulier à l’universel

21 septembre 2024

 

  • Quand on rapproche singulier et universel, c’est, en général, pour les opposer.

Le singulier est ce qui « appartient à l’individu » qu’il qualifie comme distinct du groupe (qui grammaticalement parle des actions qu’il produit au pluriel, ou, philosophiquement, se constitue autour de biens communs ou de valeurs partagées). La singularité fait émerger la différence au sein d’une collectivité. L’universel, à l’inverse, cherche, à travers la diversité, ce qui est commun à tous. La singularité distingue, l’universel réunit.

Ainsi, l’individu doit à la singularité ses attributs essentiels : il se distingue des autres, même s’il se situe dans le même espace ou appartient à la même espèce, et il forme un tout indivisible (vivant par sa structure organique, conscient par la synthèse qu’il est capable d’opérer de ses différents états). La perception de ses limites et de son unité marque le moment bien connu du stade du miroir par lequel l’enfant s’arrache à la relation symbiotique à la mère pour découvrir son individualité (moment associé à la marche qui permet l’éloignement et crée la distance qui favorise la séparation). A l’inverse, se confondre avec l’autre et se diviser sont les deux menaces qui pèsent sur son intégrité.

L’individu singulier forme un tout. L’universel s’étend à tout.  Admettre, comme Kant, que tout homme doté de raison peut s’imposer à soi-même de respecter l’humanité dans sa personne comme dans celle d’autrui donne à la loi morale son caractère universel. Considérer, comme Freud, que le complexe d’œdipe outrepasse les frontières, et les différences culturelles et historiques pour concerner toutes les familles quelle que soit leur organisation, c’est donner à cet épisode de l’histoire infantile un caractère universel. On pourrait ajouter encore l’exemple du suffrage universel qui accorde à tout citoyen, sans restriction de genre, le droit de vote.

Plus encore, la singularité isole alors que l’universel rassemble. La distinction est en effet une condition nécessaire mais non suffisante de la singularité.  Deux individus distincts peuvent être identiques, comme les deux exemplaires d’un prototype. La singularité exige l’unicité du prototype. Est singulier ce qui ne ressemble à aucun autre. Une courbe géométrique est singulière quand elle montre une particularité remarquable comme une inflexion, un arrêt ou un rebroussement (Littré). Est singulier ce qui est unique en son genre.

C’est la raison pour laquelle la philosophie occidentale (Descartes en particulier) réserve la singularité au seul sujet. Après tout, l’on dit d’un visage qu’il est unique, il n’en existe pas deux semblables. Se singulariser, c’est « sortir du lot », se distinguer à la fois des choses (du « ça », non au sens freudien, mais au sens de Blanchot quand il observe que ça fait du bruit, ça remue dans la chambre d’à côté, c’est le « remue-ménage de l’être ») et se démarquer des autres ((ne pas céder au conformisme ou à la dictature du on selon l’expression consacrée de Heidegger). C’est cette démarcation qui rend la cohabitation possible dans l’espace public et le lien contractuel par lequel un groupe fait société.

La singularité isole surtout car elle assigne une place au sujet. Être singulier n’est pas tant une question d’essence que d’existence. Quels que soient ses attributs, un sujet est singulier car il est toujours seul, à la source de son existence. Il ne peut partager cette tâche qui lui incombe pleinement. Personne ne peut « se mettre à sa place » sauf métaphoriquement. La singularité n’est donc pas une qualité du sujet qui s’ajoute à d’autres. Elle est la solitude qui en définit le statut. Le sujet n’est ni une substance qui résiste aux changements, ni même un équilibre qui se construit à travers les changements en surmontant les déséquilibres, il est source d’une existence devenue personnelle (Je marche tandis qu’il pleut souligne Lévinas, pour dissocier les actes personnels des phénomènes naturels, impersonnels).

La singularité place le sujet à la source de son existence. L’universel le déplace, car il dépasse sa quête d’unité. Il met en échec le pouvoir de synthèse de la conscience car il n’est pas, contrairement au monde, une totalité, mais une expansion infinie. Le monde est, chez Kant, une idée régulatrice qui encourage la pensée à relier les phénomènes par des lois, pas l’univers.

 

  • Si tout oppose le singulier et l’universel, comme imaginer que l’on puisse passer de l’un à l’autre ? Comment penser un pont, une passerelle ?

Cette entreprise nous place aussitôt dans une différence de point de vue. En occident, un pont relie ce qui est séparé. Il restaure la continuité d’un paysage, lorsque d’aventure, une vallée vient briser une ligne de crête. Au Japon, le pont a un sens opposé. C’est lui qui introduit la discontinuité. Il est un artifice dans le paysage naturel, une greffe visible qui en défait l’homogénéité.

Si l’on s’installe dans la première perspective, l’art serait le moyen de relier ce que la philosophie distingue.

L’œuvre serait le lieu où faire cohabiter la singularité la plus profonde et l’humanité la plus universelle. En effet, l’œuvre est d’abord singulière, car elle est supposée échapper aux clichés et aux modes par lesquelles s’exprime la collectivité. En écrivant son œuvre, les Méditations Métaphysiques, Descartes revendique déjà d’être l’auteur singulier de sa pensée, et du livre qui la consigne, en rejetant, par un doute méthodique, les préjugés qui font de lui un porte-parole du collectif. Comme la pensée philosophique s’élabore loin des clichés, l’œuvre d’art se construit loin des modes. Elle se démarque aussi des objets industriels fabriqués en série (la sérigraphie mérite en ce sens, le caractère iconoclaste qu’elle revendique en ôtant à l’œuvre sa singularité).

L’œuvre est donc la manière dont le sujet manifeste sa singularité (son style imité et rarement égalé), mais plus encore, elle est le moyen par lequel il la crée. Hegel rappelle ainsi que toute création est création d’identité. Par son travail, l’artiste exporte hors de lui sa subjectivité, non pour transférer une idée dans une œuvre, mais pour déployer toutes les possibilités que l’idée contient. L’élaboration de l’œuvre transforme l’idée en même temps que la matière. Pour autant, la création n’a pas lieu hors sol, dans un face à face réflexif qui éliminerait tout ancrage dans un contexte donné. L’art est une histoire de filiations et de ruptures. Mais la ré-appropriation est aussi un moyen de rendre la création singulière (ainsi en va-t-il de Van Gogh se ré-appropriant la planéité de la gravure japonaise).

Pourtant, plus on plonge dans la singularité d’une œuvre, plus on s’élève à l’universalité de la condition humaine dont l’œuvre n’est jamais que la mise en scène. Merleau-Ponty fait de cette expérience de l’humain l’essence même de l’art. La science nous conforte dans la pensée de survol qui nous donne l’illusion d’être spectateur du monde et nous coupe de l’expérience préréflexive de la vision. L’art, au contraire, nous ancre dans cette expérience, il nous invite à « habiter » le monde, en nous reconnectant avec les conditions de sa visibilité.

Ce pont là est connu et emprunté. Mais qu’en est-il si l’on se déplace au Japon ?

Le pont, rappelons-le, n’est pas ce qui rétablit la continuité mais au contraire ce qui la brise. La vallée que le pont surplombe ne vient pas interrompre la ligne montagneuse, mais seulement en infléchir la courbe.

Ainsi, entre le singulier et l’universel, il n’y a pas un fossé que la mission de l’art serait de combler, mais une continuité, un lien étroit que l’art révèle et sur lequel il prend racine.

 

  • L’art est d’abord une pratique.

Mais il n’entre pas dans le couple « théorie-pratique » en qui François Jullien voit « un des gestes les plus caractéristiques de l’occident moderne ». « D’abord, l’entendement concevrait, « en vue du meilleur », puis s’investit la volonté pour imposer ce modèle à la réalité » (Traité de l’efficacité, p.17).  Or, la pratique artistique, comme la pratique martiale avec laquelle, au Japon, elle se confond, n’est pas guidée par un modèle théorique qu’il faudrait incarner dans les faits. L’artiste n’est pas un démiurge venu réaliser sa vision préconçue du monde.

La pratique est d’abord un travail postural. Quand on regarde un maître en calligraphie pratiquer son art, on constate qu’il commence par s’installer, le dos droit, les points d’appuis en équilibre sur le sol. Le temps passe avant qu’un geste soit amorcé, un temps long consacré à la concentration. Mais celle-ci a un sens différent de celui qu’on lui accorde d’ordinaire. Se concentrer ici ne signifie pas focaliser son esprit sur un seul objet, mais à l’inverse, libérer l’esprit de tout ce qui peut le fixer. « Arrêter son esprit est synonyme de défaite » souligne Yagyû Munenori, un sabreur de renom, car la voie que les arts empruntent est mobilité. Do, Tao en chinois, signifie la voie par où l’on passe.  L’artiste attend, avant d’agir, d’avoir l’esprit concentré, c’est-à-dire détaché. Polir son esprit est la condition première de la création. « La poussière et la saleté se fixent sur la pierre brute avant qu’elle ne soit polie. Même la boue ne peut la souiller dès lors qu’elle est polie. C’est au travers de la discipline que vous polissez le joyau de votre esprit » (Yagyû Munenori, Le sabre de vie).

Ainsi, l’artiste japonais ou chinois, ne peut peindre, préoccupé, pas plus qu’il ne travaille dans une pièce en désordre. François Jullien rappelle que dans la tradition chinoise, le peintre commence par se placer « face à une fenêtre claire », sur une table propre. Il se met en condition et se nettoie de tout ce qui pourrait contaminer le pinceau et l’encre. L’acteur de théâtre commence aussi sa préparation non par un échauffement qui met ses muscles en condition, mais par un travail postural qui libère la posture des tensions. Yoshi Oïda décrit cette préparation : un travail sur les points d’appui, sur l’axe fondamental, et la respiration. Il s’agit par-là de libérer la marche de sa démarche qui lui donne des « particularismes séduisants » (L’acteur invisible), mais limitent le jeu de l’acteur dans sa variété.

La concentration qui libère l’esprit suppose un travail postural qui libère la respiration, car c’est en elle que le geste va puiser son élan. Un artiste ne peut peindre, écrire ou jouer s’il est préoccupé, mais il ne peut pas davantage travailler avachi ou en déséquilibre. Quiconque a tenté la calligraphie a testé la vertu du silence. Le moindre changement du souffle rend la main malhabile.

Or, le souffle dans lequel la pratique artistique prend sa source est l’expérience la plus singulière et la plus universelle qui soit. Le souffle efface la distinction entre le singulier et l’universel car il nous ramène en amont.

C’est par le souffle que chaque existence singulière s’amorce et s’achève. C’est au souffle que l’univers doit son impermanence. Ainsi, l’artiste se reconnecte au souffle universel. La pratique artistique est en ce sens, au Japon, une pratique martiale. Précisons que les arts martiaux, d’abord arts de combats (Bushido) sont devenus, après la seconde guerre mondiale, des arts d’éducation (Budo). Rappelons que l’éducation signifie « conduire lors de soi », hors de ce qui nous limite, vers des possibilités nouvelles. La pratique martiale est ce travail de concentration qui permet de puiser dans le souffle une énergie nouvelle de création. Quand il définit l’aïkido, « voie de l’harmonisation des énergies », Ueshiba Morihei, le fondateur, précise qu’il s’agit « d’harmoniser le singulier et l’universel », car le souffle d’où part l’action est en nous comme dans l’univers, en amont de toute séparation. « Comprendre que le travail de l’univers se fait en soi-même, c’est ça le véritable budo » (Ueshiba Morihei, Takemusu Aïki, Vol II).

Ainsi, par la pratique martiale et artistique, l’artiste (peintre, acteur, calligraphe, tireur à l’arc ou joueur de koto) se reconnecte au souffle qui n’est autre que le procès universel.

La philosophie du bouddhisme zen sous-tend cette vision de l’art. L’un précède la multiple (il n’est pas le produit d’une pensée synthétique) comme le principe immanent qui l’anime (non comme le créateur transcendant à sa création).  L’Un est Ku, le vide universel. L’alliance du vide et du plein (yin-yang pour le taoïsme) fait l’opérativité du vide, qui n’est pas un néant, mais le Ki, le souffle ou l’énergie. L’univers est « un soufflet de forge » dit Lao-Tseu. La respiration est la manifestation du souffle et elle combine sans relâche vide et plein. Elle laisse l’alternative pour l’alternance des contraires. L’inspiration vide l’espace environnant pour remplir d’air les poumons que l’expiration vide à son tour pour remplir à nouveau l’espace. C’est un cycle sans commencement ni fin, qui n’enchaine pas les forces mais les combine, selon un équilibre comparable à celui d’un balancier, ou d’une vague dont le flux contrarie le reflux pour le réamorcer aussitôt.

Ainsi, « il faut être en apnée pour se croire substance », remarque André Cognard (Vivre sans ennemi). Se concentrer au sens martial du mot, c’est se reconnecter au souffle universel qui s’éprouve en soi comme dans l’univers. L’expérience de la plongée sous-marine offre une belle occasion d’éprouver cette connexion, lorsque, plongeur, on perçoit combien l’ondulation des algues, des poissons, des coraux fait écho à une respiration que les bouteilles à oxygène rendent sonore. Regarder des œuvres animées d’un tel souffle permet aussi cette re-connexion à l’universel. Sur les estampes, dans le tracé calligraphique, l’encre qui se raréfie préserve un vide par lequel elle respire et le mouvement qu’elle dessine en restitue l’énergie.

Et c’est à cette expérience de l’universel que l’art, à l’instar des arts martiaux, doit sa dimension spirituelle. En ce sens, l’art est une expérience spirituelle quand il nous reconnecte à l’univers. L’univers n’est plus devant nous comme un objet, mais en nous, dans cette respiration qui s’éprouve, sans délai ni projet, et à laquelle l’estampe ou la calligraphie, nous donnent accès.

Si la phénoménologie trouve dans l’expérience préréflexive de la vision de quoi ancrer la pensée, les pratiques artistiques du Japon trouvent dans la respiration que nous amorçons alors que nos paupières sont encore closes, une expérience plus ancienne que la vision, une expérience pré-préréflexive, en qui elles puisent leur élan.

 

Ce lien entre le singulier et l’universel est aussi ce qui fonde l’éthique martiale.

L’éthique est inhérente aux arts martiaux se plait à répéter André Cognard. L’aïkido qu’il enseigne, sur les traces de son maître, Kobayashi Hirokazu, est une voie de résolution des conflits. Mais la paix qu’il construit n’est pas l’issue de l’affrontement, mais l’état initial qui le rend inutile et inopérant. Il cherche l’harmonie qui désamorce les conflits plutôt que les techniques qui permettent d’en triompher.L’éthique martiale n’érige ainsi aucun principe a priori par lequel la pensée puisse diriger l’action.  Elle trouve dans l’action son principe immanent : se recentrer sur le souffle qui nous lie à l’univers et aux autres, en amont des conflits.

Cette même éthique peut inspirer l’écologie. Baptiste Morizot (Manières d’être vivant) observait que si l’homme est conscient d’être un animal politique, lié aux autres hommes, il oublie volontiers les liens qu’il entretient avec le vivant. Changer notre rapport au monde, en passant de la domination à la protection, c’est persévérer dans l’idée que le monde et nous faisons deux. Le pont qu’on s’efforce, tant bien que mal de reconstruire, n’efface pas cette rupture, il l’accrédite. Or, le lien préexiste que l’art rend manifeste.

C’est la conscience du lien, en amont de la séparation, qui peut nous faire adopter une attitude plus éthique avec tous nos semblables, et pas seulement humains.

 

 

 

 

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Atelier philo sur l’altérité à la maison d’arrêt de Bourges

24 janvier 2024

Un travail philosophique sur le thème de l’altérité a été organisé en novembre et décembre derniers à la Maison d’arrêt de Bourges.

Avertie du projet avant l’été, j’ai envisagé plusieurs pistes de réflexion sur le sujet : la question de l’alter ego, de l’altération, de l’aliénation. J’ai effectué un choix de textes, mais aussi de courts-métrages susceptibles d’amorcer l’échange et le travail d’écriture, puisque le projet de publication d’un livre était en jeu.

La difficulté principale était de ne pas savoir à quel public j’allais devoir m’adresser. Je ne pouvais anticiper ni le nombre des participants, ni leur niveau d’étude, ni leur maitrise de la langue.

La première séance m’a permis très rapidement d’écarter la vision préconçue qui nourrissait, à mon insu, mon approche du travail. Les six détenus présents pour l’exercice ne manquaient pas de mots pour décrire leur vécu. Ils se sont au contraire montrés très prolixes. L’objectif a donc été non pas d’encourager leur prise de parole, mais d’en élargir l’horizon. L’expérience de la prison devait être un ancrage pour la réflexion, et non le cadre qui lui conférait ses limites. Un autre enjeu a été de canaliser une parole abondante et peu structurée, qui rendait difficile l’élaboration d’une pensée. Le passage par l’écriture a été le moyen d’offrir à chacun l’espace et le temps nécessaires à cet exercice.

La seconde séance a donc été axée sur certaines phrases entendues lors de la première séance et qui, à mon sens, méritaient développement. « Ici, on devient étranger », « En prison on apprend l’impatience », « l’enfer c’est les autres » (réminiscence sartrienne de l’un des participants) ont été les premiers outils pour stimuler le passage à l’écrit. J’ai découvert que la plupart des textes produits étaient certes courts, mais ne manquaient ni de profondeur ni de poésie, ce qui était prometteur pour la suite.

La troisième séance a donc encouragé la poursuite de l’exercice en proposant plusieurs pistes. Faire son autoportrait, faire le portrait d’un autre en choisissant 9 points de vue, s’aventurer sur les traces de Perec par l’incitation « je me souviens » … Tout cela a donné lieu à d’autres textes tout aussi étonnants qui ont inspiré la réflexion philosophique sur le rapport à l’autre et le rapport à soi par le biais de la mémoire et de ses limites.

Lors de la dernière séance, les conditions matérielles rendant impossible la projection des courts-métrages que j’avais d’abord envisagée, ce sont des images d’œuvres d’art qui ont soutenu et conduit l’analyse du visage par lequel l’autre nous apparait. Michel Ange, Friedrich, Otto Dix, Velasquez ont, pour ne citer qu’eux, inspiré des analyses souvent sensibles. Un texte de Levinas sur le visage et le sens qu’il donne à la relation éthique a conclu notre réflexion commune.

De cette expérience, je garde, non sans émotion, le souvenir de personnes qui ont su montrer leur humanité, en dépit du contexte et du passé lourd dont il témoigne.

Je regrette néanmoins l’absence d’échanges et de concertation avec les autres ateliers abordant le même thème, à travers la pratique théâtrale et la création plastique. La réflexion aurait pu sans doute trouver dans les témoignages recueillis à l’occasion de ces pratiques et dans les productions récoltées de quoi nourrir son approche.

 

 

Géométries

18 janvier 2024

Exposition de Claude et Nadia Pasquet

Palais Jacques Cœur, Janvier 2024

Dans la salle commune du Palais Jacques Cœur, quatre placards creusés dans la pierre forment un quadriptyque. Quatre carrés, redoublés par le cadre carré des volets qui les couvrent. Accroché sur le mur perpendiculaire, une toile, quadrillée, offre à cette figure sa réplique. Sur la trame dessinée s’accrochent, comme les notes sur la partition, des rectangles colorés, larges ou amincis.

Dans l’annexe de la salle de l’étuve, est posée sur le sol une forme lisse. Bilboquet retenu par un fil enroulé, coquillage repêché, son renflement remplace le cœur de la coquille et laisse attendre sur l’autre face le creux que l’on colle à l’oreille pour entendre le bruit des vagues.

C’est l’avant-poste de la prochaine installation. Sur des socles carrés sont gravés en filigranes des symboles, cartes anciennes d’antiques cités. Y reposent les formes rondes et lisses de galets, toupies, cubes ou amphores, polis par une vie sous-marine, à moins qu’il ne s’agisse de météorites échouées. Douze socles comme les douze mois de l’année, les douze signes du zodiaque, les douze premiers jours de la lune dans son cycle.  C’est un monde parfait, ou bien un jeu d’échec avec ses diagonales de vestiges.

Dans la chambre consacrée à la flotte de l’argentier, des petits rocs sont disposés sur un mur nu, formant un chemin de croix, ou de halage, et les filins qui les relient schématisent un échafaudage. Dans ce palais historique, d’où le passé a disparu, s’amorcent les six colonnes d’un édifice imaginaire.

 

En arpentant ainsi les salles, le visiteur qui traverse devient à sa façon géomètre. L’alignement des céramiques de Nadia Pasquet, l’organisation rythmique des tableaux de Claude formalisent l’agencement des dalles et des carreaux, la symétrie des moulures, toute la composition à laquelle le monument doit son juste équilibre.

Mais ce qui frappe celui qui s’aventure, ce ne sont pas les formes que des formules immortalisent, mais leur variation qui fait le jeu de la logique. La composition, chez les deux artistes, est une combinaison, de couleurs et d’intervalles, de perspectives et de points de vue. Un cercle est gravé dans la matière ? Il dessine aussi le contour du volume, il se devine dans son ombre portée, et se trace sur la base comme la mire qu’a visée l’ovni dans sa chute.

 

Dans la chambre des ans, cinq toiles sont suspendues, scandées par la répétition des lignes formant, à intervalles réguliers, des diagonales ou des quinconces. À les regarder de près, la construction est méthodique dans sa façon d’agencer les espaces. Les rectangles se décalent, ou se croisent, ils s’élèvent par palier. Leurs piliers permutent en un dégradé de gris.

Mais pour peu qu’on lâche prise pour laisser flotter le regard, la toile vacille et se trouble. La surface se dédouble et s’approfondit, elle déploie des coteaux qui s’alignent, des rangées de draps dépliés qui sèchent au vent. L’imaginaire s’emballe à mesure que la vue se brouille. La mesure de l’espace a créé l’illusion du mouvement, et elle laisse le visiteur pris de vitesse, embarqué par des trajectoires filantes, et un art qui s’arrange pour créer la vie.

La danse des masques

12 novembre 2023

“Pister est une expérience décisive pour apprendre à penser autrement”, souligne Baptiste Morizot. Quand il suit les loups à la trace, le pisteur découvre que la sensibilité est une autre manière d’activer la pensée.

Ainsi, l’esprit disponible est sans disposition (il abandonne les protocoles), mais il n’est pas sans attention (il réclame des sens en alerte).

Ce livre trouve dans l’art de pister son inspiration. Il nous lance sur les traces d’une oeuvre (celle, en l’occurence, du plasticien Nicolas Bouillard), pour tester notre disponibilité. Il nous propose, pour affuter nos sens, des analyses et des récits.

Entre réflexion et rêverie, il nous fait cheminer, et met ainsi à l’épreuve notre expérience de spectateur mais aussi de lecteur.

Où vont les ballons qui s’envolent?

12 novembre 2023

Le ballon gonflable n’est pas pour l’enfant un jouet comme les autres. Quand l’enfant le lâche, le jouet tombe et se brise. Quand l’enfant le lâche, le ballon s’échappe. C’est toujours un événement car ce départ, inopiné, est un aller sans retour. Le ballon n’est pas une bobine tenue par un fil comme le poisson par l’hameçon. Aucun moyen de le ramener quand il s’en va à la dérive. La perte d’un ballon est toujours un drame car elle ne laisse rien espérer.

C’est sans doute pour cela que l’on n’offre jamais un ballon à l’enfant. On lui en confie la garde, avec mille recommandations. Surtout tiens le bien ! Attention qu’il reste éloigné des surfaces anguleuses, des espaces trop étroits. Le moindre choc, la plus légère compression lui seraient fatals. Il faut non pas le manier avec précaution, car le ballon n’est pas de ceux qu’on manie, mais lui laisser du champ libre. Le ballon est fragile, comme la cruche que décrit Francis Ponge, et l’on doit procéder avec lui comme le danseur avec la danseuse, quand il évite de heurter les couples voisins.

Le ballon n’appartient pas au monde des choses, mais des êtres animés. Tenu en laisse, il s’agite, se traîne, et se laisser bercer par le vent. Il caracole, plus vif que l’enfant dont il devient le double indocile.

Mais s’il s’échappe, c’est pour monter tout droit et très haut. L’air dont il est gonflé nous entraîne à sa suite, dans des rêves d’envol et de liberté. Les yeux se lèvent vers son élévation et s’attachent à sa trajectoire aussi longtemps que possible. Notre âme aussi est aspirée, attirée par son ancienne patrie ou sa future destination. Le ballon est une âme en apesanteur.

Sur le dessin, des ballons, lâchés en foule, se bousculent et s’élèvent en nuée.

Quand il rêve aux songes liés à l’air, Bachelard observe qu’un ciel tout bleu a une profondeur sans limite qui nous invite à y plonger les yeux. Au contraire, nos rêves s’écrasent contre le plafond nuageux comme des mouches sur une vitre, ou un reflet sur la surface trop lisse du miroir.  Sur le dessin, c’est le cadre qui limite l’ascension et les formes qui continuent d’affluer, se transforment, compressées, au contact l’une de l’autre.

En revanche, l’on s’aperçoit qu’en bas du dessin, aucune ligne ne vient limiter l’amorce du trait. L’espace vierge est d’autant plus propice au mouvement qu’il est dénué de substance, comme l’air. Le mouvement se dessine dans l’air. Des quatre éléments naturels dans lesquels notre imaginaire prend sa source, l’air est sans doute le moins dense. Il est transparent comme l’eau, et le ciel est une coupe inversée.

Et si nous inversions l’inversion, en regardant le dessin à l’envers ? Après tout, un lac est aussi un ciel contenu.

S’il joue le jeu, le regard découvre alors un autre univers, plus caverneux, dans lequel s’entassent des silhouettes.  Il s’aperçoit surtout d’une anomalie qui, comme toujours, met la norme en lumière.

Car un monde mis dessus dessous est aussi étrange que celui qui prend pour fond la forme. C’est que l’œil, dessiné au premier plan, retient notre attention par sa figure imposée. Comment pourrait-il être cerné par sa paupière ? D’emblée, nos facultés s’organisent en se répartissant les tâches. Être un œil n’est pas à la portée de toutes les figures. Le concept mérite mieux qu’un agencement aléatoire. Il réclame la constitution de formes faciles à identifier.

Mis dessus dessous, le dessin tranche, impose une autre loi. Il libère la forme de la figure et l’imaginaire du concept. La figuration qui plaisait au penseur a laissé place à la figurabilité qui donne une étoffe à nos rêves.

La forme ne vaut alors que par le mouvement qu’elle suscite, c’est-à-dire le passage d’une forme à l’autre qui rend chacune évasive. Inversé, le dessin rend visible leur fuite vers le sommet resté ouvert comme un ciel. Dans ce flot, l’air et l’eau font alliance pour conjuguer leur force.

Le dessin ré-enchante les formes, mais l’altérité qui les habite n’est pas celle d’une transcendance qui les rendrait sacrées, mais celle d’un devenir autre auquel elles doivent la vie. La forme prolifère, multiple comme un visage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Terre de feu

23 avril 2023

Février 2023

Avant d’être un pays, la Patagonie est un mot, le seul dit le poète à satisfaire pleinement notre désir d’évasion. Terre de feu. Deux mots comme un récit d’aventure qui raconte l’imaginaire des hommes découvrant, jadis, l’esprit en feu, que l’eau est vaste et qu’un sol les sauve de la noyade. Terre et feu alliés, comme la cendre et sa combustion, comme l’humus et le vent qui l’assèche. Terre et feu en lutte.

Je ne veux rien savoir. Je commence juste à rêver.

En sortant de l’aéroport, Buenos Aires nous enveloppe dans sa chaleur humide.

Brume de terre sous le feu estival.

Notre guide est historien. Des luttes, des dates. Un héros. San Martin est mort à Boulogne sur mer, si loin de l’Argentine, mais il est enterré ici, aux abords de la cathédrale, à flanc d’édifice. Un nom, Santa Maria de Buenos Aires, la sainte mère des bons vents qui portent les bateaux marchands jusqu’à l’embouchure du fleuve, jusqu’à la bouche, la boca.

Notre guide est promeneur. D’un âge avancé, il circule avec grâce dans les rues larges qui pointent vers l’horizon, droites comme des tranchées, et croisées, comme elles, à angle droit. Toutes les nations latines ont depuis plus d’un siècle laissé l’empreinte de leur passage, dans une ville par ailleurs sans mémoire, entièrement reconstruite au rythme des invasions et des échanges commerciaux. Des anciens édifices en torchis, il ne reste rien.

Terre en feu. Fournaise. Nos corps sont saisis par ce retour en flammes de l’été.

Notre guide est conteur. San Martin, qu’il prononce à la française, a son homonyme romain, ce soldat généreux qui offre au démuni la moitié du manteau qu’il possède, l’autre moitié étant propriété d’empire. De cette capella, demi-manteau transformé en relique, vient le nom de chapelle. Sur la place de mai, il ranime la procession des folles qui manifestent en marchant pour éviter l’expulsion.

Notre guide est transmetteur de légendes. Il devient un temps la mémoire vivante du danseur de tango, et raconte, comme l’on se souvient, comment cette musique nostalgique est devenue danse à Paris, avant d’être, de retour au pays, la danse prisée des duos.

Le port marchand désaffecté s’est transformé en quartier touristique. Les conventillos, ces couvents qui proposaient autrefois aux migrants de toutes origines leur pièce unique, ouverte sur un patio commun, sont reconvertis en galeries d’objets, en restaurants de viande, en commerces, en brocantes. Du fond des cales, des fonds de bidons offrent autrefois des couleurs dont les pêcheurs couvrent la tôle pour protéger du froid les maisons. De cette pratique ancienne, les murs, les sols, même les plafonds, ont gardé la trace acidulée. Un quartier en technicolor.

Des femmes rondes au jupon échancré enlacent le visiteur pour un cliché.

Des gadgets en série produisent à l’infini les emblèmes. Les trois m de l’Argentine qui s’exporte sont Maradona, Messie, Mafalda.

Le bus nous ramène au centre, vers la pénombre apaisante d’un restaurant.

Feu aux joues.

Au début de l’après-midi, en arpentant la terre aride, nos corps se couvrent d’un vent chaud comme une couette. Dans les rues envahies de boutiques ambulantes, le passage est étroit, étouffant. Des femmes mûres virevoltent, engoncées.

À l’hôtel, les draps frais sont propices à la réflexion. Je songe soudain que nos passeports sont restés vierges, muets, administratifs. Aucun tampon n’a laissé sur eux la couleur d’un drapeau ou une calligraphie exotique que l’on prévoit déjà d’arracher pour remplir nos boites à souvenirs. Le passeport est devenu un laissez-passer qui ne porte plus l’empreinte d’un passage. Il a perdu la mémoire.

 

Jour 2

Aller loin dans l’espace c’est remonter le cours du temps. Le nez collé au hublot, j’assiste à la genèse du monde. Par-delà l’océan que l’altitude rend plus profond, la terre lève comme un pain et sa croute craquèle. Sous sa poussée, les montagnes se déploient dans une profusion de sommets. Sous mes yeux est née la Cordillère des Andes.

La pluie est glaciale. En passant mentalement en revue le contenu de ma valise, je réalise qu’il est, comme souvent, inadapté. Mes vêtements sont trop légers pour ce froid mordant. Ici, l’été n’est pas ce que j’imagine. Arrivée à Ushuaia, je trouve refuge dans une boutique.

Le thé du bout du monde a pour moi ce jour-là un goût de coing et de gingembre.

La pluie a cessé et j’entreprends une ascension qui tourne court car mes compagnons de route font, plus haut, leur apparition. Mais cette montée suffit à donner au paysage son ampleur. L’embouchure du canal beagle s’étend puis se rétrécit vers un lointain livré à l’imaginaire. Là-bas, les océans, pacifique et atlantique, se croisent, mêlent leurs eaux. Le fracas de leur rencontre a un son, Cap Horn.

Je ne peux, en découvrant la ville, me défaire d’une impression tenace et diffuse. Depuis vingt ans, Ushuaia n’est plus un village. Depuis vingt ans, il n’est plus une réalité. Il est une marque, un slogan, un concentré d’images. Cette baie aux eaux profondes (tel est le sens étymologique de son nom) est une enclave située sur un territoire encore vierge, au beau milieu de montagnes enneigées, de lacs, de forêts dans lesquelles chevaux, castors et renards vivent une existence protégée. En même temps, c’est une représentation que les clichés polluent.

Un lieu vacant offert à un imaginaire saturé.

Qui saurait être en présence de nouveauté devant une chose qu’il nomme ? Ces mots de Rilke ont ici une singulière portée. En lutte contre cette impression première, je guette les indices qui pourraient faire de la ville un lieu à part. Le bout du monde ne peut admettre la banalité. Les maisons sont petites et colorées, en rose, vert prairie, bleu turquoise. L’église elle-même est orangée. La réalité du village perce dans une ville que le commerce standardisé a rendu anonyme. Les enseignes, les musiques s’évertuent à gommer la distance, à nier l’expérience de la négation dont un voyage pourtant est chargé.

Pour tenter l’aventure, il nous faut quitter la ville en direction du Parc naturel. Une guide nous accompagne, mais elle ne parle pas comme un livre. Elle s’acquitte des informations d’usage et raconte le bagne, installé à Ushuaia pour faire venir une main d’œuvre bon marché, et la population autochtone vivant de pêche. Elle date. 1880, la découverte du lieu, 1948, la fermeture de la prison. 2000, l’extension du village.

En même temps, elle nous fait goûter les baies de Calafate à la saveur de myrtille. Leur bourgeon vire au poivre dès qu’il sèche. Au cœur d’une chair fibreuse comme le kiwi, un noyau éclate sous la dent et libère un arôme puissant et mentholé. Après la pluie du matin, l’herbe embaume. L’écorce des arbres est fraiche, le silence des lacs, absolu. Silence de baie aux eaux profondes. Tout autour, la montagne a blanchi mais les prairies ont conservé leur verdeur de bocage.

L’après-midi nous embarque en direction du Phare. Sur le bateau touristique, tout est fait pour apprêter la rencontre. La halte aux abords du rocher où une population de lions de mer se prélasse, calée au creux des pierres ; les manœuvres savamment calculées pour que le navire pivote afin de varier les points de vue; les pauses photographiques, les poses photographiées, selfies en couple, en groupe. Des passagers brandissent devant l’objectif et pour l’éternité un drôle de panneau sur lequel est écrit une formule alarmante : fin du monde.

Elle fait songer.

La fin du monde n’est pas seulement l’endroit où s’interrompt la terre mais aussi le moment où elle disparait. La fin du monde est le début d’un rêve qui ne laisse rien espérer. En attendant, chacun se perd dans la contemplation des chaines enneigées, au large d’une eau frisante. Chacun mitraille des cohortes d’oiseaux au ventre blanc que la fixité fait passer pour des bandes de pingouins.  Chacun frissonne sous le vent froid venu du large.

Ce soir-là, la neige s’abat en tourbillons, engloutissant dans la brume les montagnes et les lacs, le jour et la nuit sans étoiles. Nos corps, chauffés par le feu du repas et du vin, contemplent la terre noyée.

 

Jour 3

Terre de glace. C’est le vent d’hiver en été. Au milieu de flocons serrés, l’avion décolle pour El Calafate. Le vol est court mais il suffit à faire changer de saison. C’est un désert immense et roussi que nous survolons, traversé seulement par une eau turquoise qui serpente. La chaleur qui émane des tons chauds du sol est illusoire. Car ici le vent est encore plus froid.

Il faut rouler longtemps pour apercevoir une maison.

El Calafate étire en longueur des magasins de cuir et de tissus. Sur les trottoirs, de gros chiens restent allongés. Ils ont l’air pacifique et abandonné. Les rues larges sont des couloirs où le vent s’engouffre. Rien ne semble pouvoir l’arrêter. Il balaie la ville, les routes, les collines, secoue les arbres, et sèche la peau.

C’est un décor de western, pierreux et vallonné, dans lequel des kilomètres de barbelés délimitent des kilomètres d’enclos pour des chevaux invisibles. Au milieu d’une végétation desséchée, sont implantés des ranches imaginaires.

Le lac Argentino est vaste comme un ciel.

 

Jour 4

Nous embarquons. Le vent est légèrement tombé et la sensation de froid est moins vive. Nous attendons pour traverser le lac que tous les passagers soient réunis. Nous allons en bateau voir un glacier. Je songe, non sans mauvaise conscience, que notre observation va sans doute modifier le phénomène observé et j’ai l’impression d’être un pyromane qui s’attarde, curieux de voir sur le bois les effets du feu qu’il allume.

Nous laissons la terre pour l’eau du lac, descendue des glaciers. Cette eau turquoise comme une lagune est balayée d’un vent glacé. À la proue du bateau, je m’efforce de garder l’équilibre.

Après une heure de traversée, il apparait.

D’un seul coup, l’expérience de voir est bouleversée, renouvelée.

Un iceberg se déploie devant nous en triptyque. Sa surface scintille, feuilletée et granuleuse, et sa forme, creusée par les forces sous-marines, se drape comme un vêtement antique.

Mais le sublime est ailleurs. Dans la glace, toute la gamme du bleu s’est concentrée. Tout ce qu’il y a de bleu au monde, du plus transparent au plus profond, du ciel à l’outremer, est livré ici, en bloc. Le regard s’épuise à parcourir le nuancier.

L’imaginaire, comme l’entendement, cèdent à l’étourdissement de n’être pas pour rien dans la disparition programmée d’une telle beauté. Saisi par les téléphones qui le prennent en photo, cerné par les bateaux dont la taille est soudain devenue dérisoire, l’iceberg parait soudain une bête prise au piège, abattue, et immortalisée comme un trophée. King Kong pris sous le feu des mitrailles.

Le bateau arrive à destination.

Plus tard, dans la pampa, nous gagnons une estancia. Un hangar en tôle peinte au milieu de la plaine, avec toujours en toile de fond, les montagnes couvertes de neige. Au début du vingtième siècle, une famille est venue là planter le drapeau de l’Argentine, sur incitation du gouvernement. Le territoire est né de l’occupation du sol. Une famille est venue élever des vaches et des moutons. Elle est venue inventer. La radio a permis de raccourcir les distances et de nouer des liens. Des villes nouvelles sont nées, El Calafate en 1927, El Chalten en 1983.

A l’intérieur de l’estancia, à la charpente apparente et infiniment complexe, un repas délicieux nous attend. Une purée de betteraves rouges parsemées d’amandes concassées, une tortilla d’épinards, un parmentier d’agneau parfumé au cumin. Un repas singulier, en comparaison des pizzas et des viandes épaisses, souvent trop cuites.

Dans l’estancia Christina, nous marchons jusqu’à une cascade bouillonnante. Autour, des plantes aux feuilles microscopiques, hérissées d’aiguilles en étoiles, tapissent un sol sec qui s’élève par degrés jusqu’aux pentes rocheuses. Et, toujours, au loin, les pics. Pendant la marche, le regard va et vient, de l’arrière-plan qui agrandit le champ de vision en intégrant la plaine, le lac, les glaciers, au premier plan qui sollicite l’observation pointilleuse de la couverture végétale.

 

Jour 5

Un jour, j’ai été cavalière en Argentine. Un jour j’ai été cavalière, en Argentine. Un jour j’ai été cavalière en Argentine. J’aurais pu.

Un minibus qui brinquebale comme une diligence sur la piste de la pampa nous mène vers une autre estancia. À quarante kilomètres à l’heure, il faut une heure et demie pour arriver à destination. La cadence, les secousses, les nuages de poussière soulevés par les véhicules que nous croisons nous ramènent aux voyages d’autrefois.

Cavalcades. Les cow-boys s’appellent ici des gauchos.

La terre fume.

La terre sèche et part en fumée.

 

Jour 6

Un nouveau véhicule avec un nouveau guide nous emmène vers le glacier Perito Moreno.

La route a remplacé la piste.

Les steppes ont remplacé les steppes.

Le vent venu des glaciers a perdu les eaux sur les sommets et souffle sec.

Le glacier se livre, par aperçus, et grossit à vue d’œil.

Paroi, faille, crevasse, tels sont les mots qu’on emploie pour parler, en général, d’un glacier. Mais comment dire celui-ci ? Comment traduire sa vie et ses soubresauts ? Secousse ? Fracas ?

Grand angle, gros plans, panoramiques, autant de tentatives de prise de vue, chacune cherchant dans l’autre ce qu’elle n’a pas réussi à capter. Le glacier vu de loin, vu de près, sous un angle, de profil, vu dans le détail de ses cavités bleu intense, dans la variété de ses débris aux textures lisses ou râpeuses, aux pointes affutées, vu dans son étendue qu’aucun champ perceptif ne contient, dans ses connexions avec les nuages effilés ou lenticulaires, avec l’eau d’un lac aux couleurs mentholées.

Quand la vue s’épuise, l’écoute prend le relai. Le glacier devient une présence, un animal qui craque aux jointures, un monstre qui gronde, comme l’orage, et tressaille dans un bruit de tonnerre. Pour s’attarder, il faut renoncer à la médiation rassurante de l’écran et fermer les yeux, comme le sage qui laisse venir à soi les bruits du monde, qui recueille sans retenir, et reçoit sans demander.

 

Jour 7

La route 40 traverse l’argentine de part en part. Des rangées de conifères tracent au loin les limites des estancias. La steppe ressemble au désert, monotone dans son apparente uniformité, mais en réalité, d’une diversité infinie. Buissons en touffe, bruyères orangées, grappes roses de baies sauvages au milieu d’une terre sèche comme le sable.

Des renards, fauves comme le sable, traversent parfois un terre-plein près des routes.

Des lamas au long cou, les guanacos, se profilent en haut d’un talus ou broutent en bandes, le pelage lisse et brun comme le sable.

Nous fonçons droit devant, en plein vers les montagnes, avec, pour cap, un pic, le Fitz Roy. Les glaciers ont gardé leur densité et leur blancheur nous saute aux yeux.

À filer ainsi vers l’horizon, le trajet devient échappée belle et l’on est poursuivant-poursuivi dans un road movie avec Bush Cassidy pour complice. L’auberge la Léona nous abrite, tout comme lui autrefois, et nous devenons ensemble braqueurs de banque.

Cette terre n’est pas de celle que l’on creuse pour éprouver sa volonté, mais de celle qu’on survole. Le vol planant du condor rend compte au plus juste de la planéité des lieux. Un monde horizontal que les yeux balayent, sauf à rester flottants.

Le vent s’engouffre et soulève la poussière comme des bandits en cavale.

Notre estancia est plantée au milieu d’herbes jaunes qui roulent comme des vagues.

Les vaches broutent à l’accueil.

 

Jour 8

Aujourd’hui, j’ai découvert le vent.

Pas le vent doux du sud, pas le vent froid d’un bord de mer en Bretagne. Ni le vent qui vous pousse, ou vous freine, et sur lequel on s’appuie pour jouer.

Mais la bourrasque qui gifle et qui laisse étourdi.

Le vent qu’on avale cul sec.

Au pied du mont Fitz Roy, un lac d’un vert intense attend ceux qui se lancent à l’assaut. Un panneau met en garde les marcheurs. Il faut, en fin de montée, de bonnes chaussures et une solide volonté. Le sentier qui traverse la forêt, la plaine et la rivière a laissé place à une coulée de rocailles aussi verticale que le lit d’un torrent.

Les pierres roulent sous les pieds mais ne constituent pas la difficulté la plus grande. Au fur et à mesure de la montée, la végétation éclaircie laisse au vent le champ libre. Il s’engouffre.

Par accès, il vous jette à la tête des volées de poussières dont les grains viennent crisser sous la dent. Mes lunettes s’envolent par deux fois. Mais cette marche hasardeuse n’est encore rien. La dernière partie de l’ascension se fait à flanc de colline. Les marcheurs sont en file indienne et chacun s’arcboute ou s’agrippe ou s’assoit pour éviter la chute. Sous le vent déchaîné, il s’en faut de peu pour qu’on soit éjecté, balayé, jeté par-dessus bord.

Je ploie, comme la vieille dame du Château ambulant, accrochée à ma canne comme elle à son parapluie.

À l’arrivée, chacun reste titubant, à observer le lac, le pic. Le trop plein d’air, comme sa rareté, fait suffoquer. La descente se fera pas à pas.

El Chalten est construite comme une ville de Far West, ses restaurants bondés comme des saloons. Le décor est toujours chaleureux, des tables en bois épais ciré, des murs couverts de rondins ou d’autocollants de tous pays. Ces refuges proposent le chaud vin rouge et la viande de bœuf ou d’agneau grillée. Parfois, un bruit de tôle nous remet le vent en tête mais cette fois, il peut souffler tant qu’il veut. Il parait loin depuis l’abri.

 

Jour 9

Aujourd’hui, tout est noyé dans la brume, la cascade aux abords de la route, le sentier forestier en surplomb du lac. La piste caillouteuse secoue notre véhicule.

Il faut marcher longtemps, sans savoir où l’on va, résister à l’envie de rebrousser chemin, pour la découvrir, plantée dans une prairie.

Une maison née des arbres.

Des cloisons au mobilier, tout est fait de rondins, ou plutôt de troncs noueux qui impriment dans les bancs, les lampes ou l’escalier un mouvement dont l’élan est encore visible, figé sous l’effet d’on ne sait quel sortilège. Les peaux de mouton et le feu qui crépite achèvent de transformer le lieu en grotte où il fait bon hiberner.

Le fromage et le jambon, présentés sur des planches, font figure d’offrande.

Dehors, un vent vaillant secoue les arbres et fait moutonner la rivière. La tempête gronde, derrière les vitres, délicieusement.

 

Jour 10

35 degrés dans les rues de Buenos Aires qui plongent vers l’horizon. Au nord de la ville, les hôtels chics des familles fortunées exhibent leur façade art nouveau et leur escalier en marbre. La place, vaste comme un champ, expose les cadeaux offerts au pays par l’Europe. Ici pense l’un des trois exemplaires du penseur de Rodin, là une réplique de Big Ben patiente jusqu’à midi pour sonner l’heure. Là-bas, une louve nourricière attend les fondateurs de Rome.

Dans les jardins, les tilleuls, ficus et mimosa atteignent des dimensions colossales et leur floraison décalée diffuse des odeurs de plein été.

Je songe aux bidonvilles installés au sortir de l’aéroport, un agrégat de boites, en briques ou en béton, de couleurs vives, sans toit ni façade, une compilation où tout est inachevé ou déjà démoli. Une ville aux abords de la ville.

Je songe que Buenos Aires est un puzzle laissé épars.

 

Jour 11

Tout est bon pour rendre une ville familière. Un dédale dans lequel on se perd devient un plan quadrillé pour peu qu’on l’arpente longtemps. L’obélisque du bout de l’avenue, les enseignes de théâtres, la façade rose d’un parlement qui indique la proximité de l’hôtel, et l’on se croit presque chez soi. La direction du port marchand ? Trouvez les fresques en trompe l’œil, et c’est tout droit. Prenez à gauche et vous êtes à Barbes, bifurquez, vous rejoindrez Broadway.

Mais, d’un trottoir à l’autre, toute une population est sur le sol, en famille, dans une pauvreté visible et ignorée.

 

Jour 12

Les valises sont bouclées. Elles ont enfermé le grand vent et la canicule. Les objets sont calés comme des reliques, des fragments d’histoire. La valise est un coffre aux trésors, et le bout d’une biographie.

Le départ a déjà eu lieu et pourtant il reste encore à rester dans la ville. C’est une impression étrange de devoir s’attarder dans un lieu qu’on a pourtant déjà quitté. Un sursis. Comment nourrir une mémoire qui est d’ores et déjà empaquetée ?

Les mots viennent au secours d’une sensation qui s’émousse. Je les répète. Un jour j’ai marché dans Buenos Aires, en Argentine. Le merveilleux est déjà dans les mots.

Le temps n’est pas au récit car la mémoire est trop vive, le temps n’est plus au vécu, déjà serré dans les valises.

Il faut changer de point de vue, quitter la réalité pour l’art. Dans le musée de Buenos Aires, des artistes argentins témoignent par des collages dadaïstes de la dictature. Dans les installations, des corps en céramique sont encagés, des têtes sont alignées sur un mur d’étagères, déformées, hébétées. Des artistes mettent en scène des corps tordus et torturés. Ils simulent des métamorphoses, aliénante ou salvatrice. Un corps perdu trouve dans un coquillage sa forme sublimée.

 

Le train me ramène chez moi. Et je songe que le retour chez soi a un sens bien mystérieux. Le retour, on le sait, n’a que l’apparence du recommencement. Car, je n’ai pas fini de ruminer le vent des plaines, le vent glacial de la montagne que j’ai gravie, la terre de feu dont j’ai fini par apprendre qu’elle fut celle des Indiens autochtones dont les feux, fumants au loin vers la mer, furent découverts, un jour, par Magellan. J’ai encore les poumons remplis d’un air plus dense, et un champ de vision qui n’oublie pas qu’il peut transgresser ses limites.

J’ai encore en bouche le goût du thé du bout du monde.

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