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Sylvie Lopez-Jacob

Exercices philosophiques

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Chronique… Entends-tu?

27 mars 2020

Le silence des espace infinis m’effraie. Ces mots de Pascal accueillaient en leur temps la conscience nouvelle d’un monde déserté par les hommes et les dieux.

Aujourd’hui, un tiers de la population mondiale se confine et le silence de ma rue déserte renoue avec ce silence d’autrefois. Les confins de l’univers que l’imagination s’épuisait à penser sont soudain à nos portes, palpables, car le silence, qui redonne de l’espace à l’espace, s’étend de loin en loin.

La rue est absorbée comme si rien ne pouvait la distraire de son occupation. Le temps est plein. C’est un vin, débordant du calice, qui enivre.

Le silence donne au lieu l’aspect clos d’une chapelle. Le merle et moi avons, ce matin, cohabité longtemps. Le repli qui ruine nos désirs de conquête rend-il nos pas plus feutrés et notre présence acceptée des bêtes ? Nos rythmes paraissent au diapason.

Dans ce silence, le moindre bruit résonne avec une intensité inouïe. Le chant d’un oiseau prend une ampleur symphonique et un moteur de mobylette a le fracas d’une déflagration.

Est-ce que le monde s’est tu ? Est-ce notre réclusion qui nous rend sourd au bruits du monde ? Que sont les guerres devenues et leur vacarme ? Les migrants qui affluent ont-ils stoppé leur avancée, comme dans ce jeu d’enfant où l’on crie soleil pour donner un coup d’arrêt au mouvement ? Ce monde là n’entre plus dans nos maisons. La bataille a déserté les champs, hors antenne, pour devenir intestine. Le virus a donné à l’ennemi un unique visage, toutes causes confondues. Disparues les populations, échouées sur les plages, ou confinées, bien avant l’heure. Le silence offre un lit au repli par lequel la conscience digère le monde et ses arrêtes.

En portant la voix de ceux qui réclament les moyens d’aider, la rend-il audible ?

Dans le silence de porte close qui suit l’interruption des visites, la voix de l’autre s’écoute avec une attention accrue. Sa parole est si rare qu’elle s’accueille comme un bien précieux. Elle vient jusqu’à soi, murmurée à l’oreille, et l’autre, dans son éloignement, nous est plus proche que jamais.

Chronique des temps nouveaux

23 mars 2020

L’enfer, c’est les autres?

Les files s’étirent, clairsemées. Les gens s’évitent, dans une distance que mêmes les yeux préservent, en se détournant, comme si l’échange d’un seul regard était une menace. L’on se croise, silencieux, chacun déplaçant avec soi un espace au centre duquel il se tient. L’entre-deux est si dense que la rue vide semble moins déserte que traversée de ces corps perdus dans leur isolement. Désormais, les relations se mesurent à l’aune de l’infection, et non plus de l’affect. Sous le regard des autres, l’individu n’est plus jugé selon les qualités qu’on lui attribue, mais jaugé selon l’éloignement prescrit. En bouleversant la proxémie qui réglait culturellement nos échanges, et singulièrement nos relations, la distance a rendu factice la rencontre qui n’a lieu, dehors, que brièvement, comme si la durée ne pouvait se partager en vases clos.

Le corps de l’autre inquiète lorsque l’on voit surgir au loin la silhouette que l’on sait devoir croiser, et l’on prémédite déjà des stratégies de contournement : dévier, légèrement, de sa trajectoire, détourner, un peu, la tête, et, souvent, baisser les yeux au moment d’arriver à hauteur. Lier contact, même par ce biais, c’est déjà, pour certains, franchir la barrière qu’ils s’appliquent désormais à dresser.

Parmi les interdits qu’on intègre, celui-ci s’inscrit. S’enregistre-t-il durablement ? Que penser du réflexe de ces corps qui sursautent quand ils tombent nez à nez sur l’autre, au tournant ? Une mémoire corporelle est-elle en construction qui s’apprête à conditionner nos échanges ? Comme tout évènement, l’épidémie est une faille par laquelle une continuité est rompue. Mais c’est aussi l’amorce d’un changement dont on ne sait pas encore mesurer les effets.

Au marché, ce sont les mains qu’on surveille dans leurs allées et venues. Elles prennent, pèsent et emballent sous l’oeil des clients qui ne les quittent pas des yeux. Gantées, lavées, elles sont priées de ne pas dévier du circuit qui conduit la nourriture de l’étal au cabas. Quant aux bouches, elles n’entrent à découvert dans l’espace public que pour se tenir closes, et retenir autant qu’il se peut le souffle des mots.

Par chance, l’autre est encore là, dans la chair de sa voix. La voix vaut plus que jamais présence. En elle a reflué la chaleur des corps désormais hors d’étreinte. La voix s’écoute et par elle une vie d’avant s’anime dans un air rafraîchi.

Les voix résonnent et promettent la joie prochaine des retrouvailles.

Chronique des temps nouveaux

21 mars 2020

L’espace privé peut-il survivre à la disparition de l’espace public?

L’allocution présidentielle m’a laissée songeuse. Des injonctions multiples prononcées à mots ouverts ont laissé entendre que l’espace privé, une fois l’espace public déserté, devenait l’enjeu du pouvoir. Que la vie sociale s’interrompe ? Voici la vie de chacun en plein phare et l’on vous dit tout net comment il vous faut vivre : lisez, téléphonez à vos proches, faites de l’exercice. Et si, déconnectés, vous perdiez votre ancrage et sombriez dans l’inertie, ou, pire encore, la négligence qui vous fait laisser aller votre vie ? L’État est là pour vous rappeler à la vigilance. Entretenez-vous, ne laissez pas, en vous, s’éteindre la force vive, dit la nation. Voici devenue perméable, ouverte à tous les vents, l’intimité. La patrie, mère, veille et gère votre espace, donc, aussi, votre temps.

Ne pas sortir, mais non par choix. Etrange recueillement qui n’évacue pas l’activité mondaine mais entend son silence. Comment rester étranger à la rumeur du monde quand celle-ci s’est tue ? Se recentrer sur soi est chose ardue quand la rue écoute. Comme si, au fond, d’ordinaire (ce mot est à méditer), la pensée s’appuyait sur le bruit qu’elle écarte. Comme si elle trouvait dans cette opposition dialectique l’élan de son action. Se retirer du monde n’est pas aisé quand le monde lui-même est en retrait. Sans le divertissement, l’être peut-il opérer cette conversion par laquelle il médite ?

Celle-ci est plus que jamais une conquête car la rumeur qui a fui la rue résonne désormais dans les postes, elle envahit les écrans. L’altérité n’est plus dehors, dans l’espace, sur la place réservée aux rencontres, mais dedans. Le salut civil a cédé le pas au message numérique, beaucoup plus insistant. L’un avait lieu dans l’instant, au croisement, au tournant. L’autre se multiplie et enfle comme une hydre. La vie sociale, privée de lieu commun, s’invite et se ramifie en réseaux, rhizomes dans les coins, autrefois reculés, de la maison. L’on croit fermer la porte à l’invité surprise mais une fois celle-ci close, on le découvre installé. La lutte n’a pas caché longtemps son enjeu. En faisant croire au repli salutaire elle a ouvert l’espace intime à la foule qui s’invite et s’immisce par les échanges virtuels qu’elle multiplie. Restez en ligne : si cela signifie mordre à l’hameçon, ça fend la peau et blesse. Le confinement n’est-il pas, au sens propre, ce qui touche aux limites ? Videz l’espace public, et l’espace privé se remplit, de ces tutoriels qui appellent, car c’est là leur condition, qu’on leur autorise l’image et le son. Tandis que les corps sont murés, on ouvre sa porte aux images. Et, dans cet espace restreint, c’est le temps qui se met à manquer. Il paraît filer plus vite.

Il pleut sur la ville et je me souviens

29 décembre 2019

Les 9, 10 et 11 Avril 2018, dans l’amphithéâtre de l’École Nationale Supérieure d’Art de Bourges, s’est tenu un colloque de philosophie sur le thème « Il pleut sur la ville et je me souviens ». Enseignants de philosophie, plasticien, sociologue, juriste, psychanalyste, se sont réunis pour explorer ensemble les chemins de la mémoire.

Vient de paraitre en Décembre 2019 aux éditions L’Harmattan, un ouvrage réunissant les actes du colloque. Celui-ci est co-dirigé par Sylvie Lopez-Jacob et Eric Delassus.

Alain Séchas, l’apprenti sorcier

4 octobre 2019

Le temps passé à ne rien faire n’est pas du temps perdu pour la création. Ainsi, pour Vassili Silovic, filmer un artiste au travail, ce n’est pas choisir les moments où il peint. Au contraire, le réalisateur laisse du temps à l’espace déserté, aux va-et-vient dans l’atelier, aux pinceaux en attente. L’oeuvre est en gestation, en amont du geste, dans la nonchalance de l’allure, dans les arrêts pensifs et les réagencements du lieu.

D’une telle maturation le film renonce à faire l’échographie. Entre Alain Séchas et ses créatures, un dialogue se noue, muettement, comme une rencontre dont il ne revient pas. Tel un pied de nez adressé au film d’Henri-Georges Clouzot, c’est le Mystère Séchas que construit le film de Silovic. Les toiles n’ont pas la transparence de la chair radiographiée, mais l’épaisseur onctueuse de la peinture fraiche.

De l’enfance, l’artiste a encore les occupations. Il reste les bras ballants et s’assoit pour rêver. Il contemple sur la toile un homme chat qui lui renvoie en miroir le regard ahuri de celui qui découvre pour la première fois son image. Il dessine comme l’on déguise et ses personnages ont chacun leur attribut symbolique. À la joueuse sa raquette, et à l’indien, à demi-détrempé par sa peinture de guerre, ses plumes.

Dans cet univers potache, la caméra s’amuse. Le cadreur se cache dans la glace du fond et l’ombre du preneur de son se profile à côté d’un chat en érection qui lui tend la perche.

La peinture étalée à grands traits est filmée au plus près pour rendre le son mouillé de la boue qu’on piétine. Les couleurs claquent comme le caoutchouc des gants de vaisselle dont Séchas s’est armé et qui donnent à celui qui les porte son allure d’apprenti sorcier.

Une cuisine insulaire: un art

7 août 2019

Chaque plat est une île. Placée au centre, la nourriture est un promontoire, un archipel, une dune, entourés d’eau. Ici, un lac rose, aux parfums de fraise et de rhubarbe, encercle des asperges crues, en bâtonnets serrés et dressés pour former une falaise. Là, un bouillon baigne d’une eau presque noire le récif, dentelé comme un corail, d’une tripe sur laquelle des coques sont hissées, à l’abri du naufrage. A marée basse, dans une réduction de sauce, émerge un homard ou ses abattis qui servent d’étai de fortune à un monticule de chair tendre, celle d’un navet juste cuit, coiffé d’un champignon en corolle qui lui donne des allures de volcan. Une mer, lactée, trace le cercle parfait d’une pleine lune, un halo au milieu duquel repose, étendu de tout son long, un rouget rendu lisse par une peau couleur caramel.

Chacun de ces paysages s’aborde par des chemins de traverses. On y accède par un sentier qui bifurque et déjoue l’attente, au détour d’un grain d’épice, inaperçu, dont la saveur explose sans préavis. Ici, l’on comprend ce que découvrir signifie : s’ouvre sans cesse sous l’impression dans laquelle on s’installe, une autre par laquelle on s’en trouve délogé. Au milieu du croquant d’un légume s’immisce la texture tendre d’un coquillage, dans une fraicheur lactée, la pointe acidulée d’un éclat de céleri. La saveur est parfois allusive, quand s’ajoute au jus savoureux d’un canard la réminiscence du cacao. Mais cette présence, surgie dans l’instant ou durablement évoquée, suffit à tromper l’attente pour maintenir vive l’attention.

De l’Italie, la cuisine de Michel Troisgros tire ses saveurs et son croquant. Dans les ravioles au parmesan, dans les tomates séchées qui croustillent, dans le basilic, se rassemblent, concentrés en une seule sensation, tous les voyages et leurs souvenirs.

Du Japon, la cuisine tire sa pratique. Son art du déplacement est martial.

Dans son ouvrage Le corps conscient,André Cognard le souligne : l’aïkido joue sur le temps « en déplaçant le moment du contact soit en l’anticipant, soit en le différant », il joue sur l’espace en déplaçant « le lieu de la rencontre », il joue sur la forme en donnant à voir « une posture qui se transforme le temps de l’attaque ». La cuisine est cet art quand elle présente aux yeux une forme qui se transforme sous le palais. L’oeuf en coquille dans son nid de paille est pour qui le goutte une toute autre réalité qui déjoue la vue. Encore le démenti est-il progressif car l’on brise d’abord la coquille avant d’oser la mettre en bouche. Quant au jaune d’oeuf, il ne doit son identité qu’à la saveur acidulé qui l’impose comme un fruit. Elle joue sur le temps quand elle diffère la sensation gustative que la vision anticipe et l’interrompt soudain par l’intrusion d’un goût imprévu. Elle joue enfin sur l’espace par un agencement précis qui dissimule le réagencement que produisent les collusions de saveurs.

Lorsque nos sens convergent et que nos attentes sont comblées, le plaisir de manger trouve sa limite. Aspect, odeur et goût collaborent sans surprise pour nous conduire vers une destination connue.

C’est, au contraire, de leur déhiscence que naît l’invention. L’écart, le pas de côté, la rencontre inédite maintiennent nos sens en éveil. Le repas devient alors une expérience de laquelle la conscience tire sa vivacité.

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