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Sylvie Lopez-Jacob

Exercices philosophiques

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Terre de feu

23 avril 2023

Février 2023

Avant d’être un pays, la Patagonie est un mot, le seul dit le poète à satisfaire pleinement notre désir d’évasion. Terre de feu. Deux mots comme un récit d’aventure qui raconte l’imaginaire des hommes découvrant, jadis, l’esprit en feu, que l’eau est vaste et qu’un sol les sauve de la noyade. Terre et feu alliés, comme la cendre et sa combustion, comme l’humus et le vent qui l’assèche. Terre et feu en lutte.

Je ne veux rien savoir. Je commence juste à rêver.

En sortant de l’aéroport, Buenos Aires nous enveloppe dans sa chaleur humide.

Brume de terre sous le feu estival.

Notre guide est historien. Des luttes, des dates. Un héros. San Martin est mort à Boulogne sur mer, si loin de l’Argentine, mais il est enterré ici, aux abords de la cathédrale, à flanc d’édifice. Un nom, Santa Maria de Buenos Aires, la sainte mère des bons vents qui portent les bateaux marchands jusqu’à l’embouchure du fleuve, jusqu’à la bouche, la boca.

Notre guide est promeneur. D’un âge avancé, il circule avec grâce dans les rues larges qui pointent vers l’horizon, droites comme des tranchées, et croisées, comme elles, à angle droit. Toutes les nations latines ont depuis plus d’un siècle laissé l’empreinte de leur passage, dans une ville par ailleurs sans mémoire, entièrement reconstruite au rythme des invasions et des échanges commerciaux. Des anciens édifices en torchis, il ne reste rien.

Terre en feu. Fournaise. Nos corps sont saisis par ce retour en flammes de l’été.

Notre guide est conteur. San Martin, qu’il prononce à la française, a son homonyme romain, ce soldat généreux qui offre au démuni la moitié du manteau qu’il possède, l’autre moitié étant propriété d’empire. De cette capella, demi-manteau transformé en relique, vient le nom de chapelle. Sur la place de mai, il ranime la procession des folles qui manifestent en marchant pour éviter l’expulsion.

Notre guide est transmetteur de légendes. Il devient un temps la mémoire vivante du danseur de tango, et raconte, comme l’on se souvient, comment cette musique nostalgique est devenue danse à Paris, avant d’être, de retour au pays, la danse prisée des duos.

Le port marchand désaffecté s’est transformé en quartier touristique. Les conventillos, ces couvents qui proposaient autrefois aux migrants de toutes origines leur pièce unique, ouverte sur un patio commun, sont reconvertis en galeries d’objets, en restaurants de viande, en commerces, en brocantes. Du fond des cales, des fonds de bidons offrent autrefois des couleurs dont les pêcheurs couvrent la tôle pour protéger du froid les maisons. De cette pratique ancienne, les murs, les sols, même les plafonds, ont gardé la trace acidulée. Un quartier en technicolor.

Des femmes rondes au jupon échancré enlacent le visiteur pour un cliché.

Des gadgets en série produisent à l’infini les emblèmes. Les trois m de l’Argentine qui s’exporte sont Maradona, Messie, Mafalda.

Le bus nous ramène au centre, vers la pénombre apaisante d’un restaurant.

Feu aux joues.

Au début de l’après-midi, en arpentant la terre aride, nos corps se couvrent d’un vent chaud comme une couette. Dans les rues envahies de boutiques ambulantes, le passage est étroit, étouffant. Des femmes mûres virevoltent, engoncées.

À l’hôtel, les draps frais sont propices à la réflexion. Je songe soudain que nos passeports sont restés vierges, muets, administratifs. Aucun tampon n’a laissé sur eux la couleur d’un drapeau ou une calligraphie exotique que l’on prévoit déjà d’arracher pour remplir nos boites à souvenirs. Le passeport est devenu un laissez-passer qui ne porte plus l’empreinte d’un passage. Il a perdu la mémoire.

 

Jour 2

Aller loin dans l’espace c’est remonter le cours du temps. Le nez collé au hublot, j’assiste à la genèse du monde. Par-delà l’océan que l’altitude rend plus profond, la terre lève comme un pain et sa croute craquèle. Sous sa poussée, les montagnes se déploient dans une profusion de sommets. Sous mes yeux est née la Cordillère des Andes.

La pluie est glaciale. En passant mentalement en revue le contenu de ma valise, je réalise qu’il est, comme souvent, inadapté. Mes vêtements sont trop légers pour ce froid mordant. Ici, l’été n’est pas ce que j’imagine. Arrivée à Ushuaia, je trouve refuge dans une boutique.

Le thé du bout du monde a pour moi ce jour-là un goût de coing et de gingembre.

La pluie a cessé et j’entreprends une ascension qui tourne court car mes compagnons de route font, plus haut, leur apparition. Mais cette montée suffit à donner au paysage son ampleur. L’embouchure du canal beagle s’étend puis se rétrécit vers un lointain livré à l’imaginaire. Là-bas, les océans, pacifique et atlantique, se croisent, mêlent leurs eaux. Le fracas de leur rencontre a un son, Cap Horn.

Je ne peux, en découvrant la ville, me défaire d’une impression tenace et diffuse. Depuis vingt ans, Ushuaia n’est plus un village. Depuis vingt ans, il n’est plus une réalité. Il est une marque, un slogan, un concentré d’images. Cette baie aux eaux profondes (tel est le sens étymologique de son nom) est une enclave située sur un territoire encore vierge, au beau milieu de montagnes enneigées, de lacs, de forêts dans lesquelles chevaux, castors et renards vivent une existence protégée. En même temps, c’est une représentation que les clichés polluent.

Un lieu vacant offert à un imaginaire saturé.

Qui saurait être en présence de nouveauté devant une chose qu’il nomme ? Ces mots de Rilke ont ici une singulière portée. En lutte contre cette impression première, je guette les indices qui pourraient faire de la ville un lieu à part. Le bout du monde ne peut admettre la banalité. Les maisons sont petites et colorées, en rose, vert prairie, bleu turquoise. L’église elle-même est orangée. La réalité du village perce dans une ville que le commerce standardisé a rendu anonyme. Les enseignes, les musiques s’évertuent à gommer la distance, à nier l’expérience de la négation dont un voyage pourtant est chargé.

Pour tenter l’aventure, il nous faut quitter la ville en direction du Parc naturel. Une guide nous accompagne, mais elle ne parle pas comme un livre. Elle s’acquitte des informations d’usage et raconte le bagne, installé à Ushuaia pour faire venir une main d’œuvre bon marché, et la population autochtone vivant de pêche. Elle date. 1880, la découverte du lieu, 1948, la fermeture de la prison. 2000, l’extension du village.

En même temps, elle nous fait goûter les baies de Calafate à la saveur de myrtille. Leur bourgeon vire au poivre dès qu’il sèche. Au cœur d’une chair fibreuse comme le kiwi, un noyau éclate sous la dent et libère un arôme puissant et mentholé. Après la pluie du matin, l’herbe embaume. L’écorce des arbres est fraiche, le silence des lacs, absolu. Silence de baie aux eaux profondes. Tout autour, la montagne a blanchi mais les prairies ont conservé leur verdeur de bocage.

L’après-midi nous embarque en direction du Phare. Sur le bateau touristique, tout est fait pour apprêter la rencontre. La halte aux abords du rocher où une population de lions de mer se prélasse, calée au creux des pierres ; les manœuvres savamment calculées pour que le navire pivote afin de varier les points de vue; les pauses photographiques, les poses photographiées, selfies en couple, en groupe. Des passagers brandissent devant l’objectif et pour l’éternité un drôle de panneau sur lequel est écrit une formule alarmante : fin du monde.

Elle fait songer.

La fin du monde n’est pas seulement l’endroit où s’interrompt la terre mais aussi le moment où elle disparait. La fin du monde est le début d’un rêve qui ne laisse rien espérer. En attendant, chacun se perd dans la contemplation des chaines enneigées, au large d’une eau frisante. Chacun mitraille des cohortes d’oiseaux au ventre blanc que la fixité fait passer pour des bandes de pingouins.  Chacun frissonne sous le vent froid venu du large.

Ce soir-là, la neige s’abat en tourbillons, engloutissant dans la brume les montagnes et les lacs, le jour et la nuit sans étoiles. Nos corps, chauffés par le feu du repas et du vin, contemplent la terre noyée.

 

Jour 3

Terre de glace. C’est le vent d’hiver en été. Au milieu de flocons serrés, l’avion décolle pour El Calafate. Le vol est court mais il suffit à faire changer de saison. C’est un désert immense et roussi que nous survolons, traversé seulement par une eau turquoise qui serpente. La chaleur qui émane des tons chauds du sol est illusoire. Car ici le vent est encore plus froid.

Il faut rouler longtemps pour apercevoir une maison.

El Calafate étire en longueur des magasins de cuir et de tissus. Sur les trottoirs, de gros chiens restent allongés. Ils ont l’air pacifique et abandonné. Les rues larges sont des couloirs où le vent s’engouffre. Rien ne semble pouvoir l’arrêter. Il balaie la ville, les routes, les collines, secoue les arbres, et sèche la peau.

C’est un décor de western, pierreux et vallonné, dans lequel des kilomètres de barbelés délimitent des kilomètres d’enclos pour des chevaux invisibles. Au milieu d’une végétation desséchée, sont implantés des ranches imaginaires.

Le lac Argentino est vaste comme un ciel.

 

Jour 4

Nous embarquons. Le vent est légèrement tombé et la sensation de froid est moins vive. Nous attendons pour traverser le lac que tous les passagers soient réunis. Nous allons en bateau voir un glacier. Je songe, non sans mauvaise conscience, que notre observation va sans doute modifier le phénomène observé et j’ai l’impression d’être un pyromane qui s’attarde, curieux de voir sur le bois les effets du feu qu’il allume.

Nous laissons la terre pour l’eau du lac, descendue des glaciers. Cette eau turquoise comme une lagune est balayée d’un vent glacé. À la proue du bateau, je m’efforce de garder l’équilibre.

Après une heure de traversée, il apparait.

D’un seul coup, l’expérience de voir est bouleversée, renouvelée.

Un iceberg se déploie devant nous en triptyque. Sa surface scintille, feuilletée et granuleuse, et sa forme, creusée par les forces sous-marines, se drape comme un vêtement antique.

Mais le sublime est ailleurs. Dans la glace, toute la gamme du bleu s’est concentrée. Tout ce qu’il y a de bleu au monde, du plus transparent au plus profond, du ciel à l’outremer, est livré ici, en bloc. Le regard s’épuise à parcourir le nuancier.

L’imaginaire, comme l’entendement, cèdent à l’étourdissement de n’être pas pour rien dans la disparition programmée d’une telle beauté. Saisi par les téléphones qui le prennent en photo, cerné par les bateaux dont la taille est soudain devenue dérisoire, l’iceberg parait soudain une bête prise au piège, abattue, et immortalisée comme un trophée. King Kong pris sous le feu des mitrailles.

Le bateau arrive à destination.

Plus tard, dans la pampa, nous gagnons une estancia. Un hangar en tôle peinte au milieu de la plaine, avec toujours en toile de fond, les montagnes couvertes de neige. Au début du vingtième siècle, une famille est venue là planter le drapeau de l’Argentine, sur incitation du gouvernement. Le territoire est né de l’occupation du sol. Une famille est venue élever des vaches et des moutons. Elle est venue inventer. La radio a permis de raccourcir les distances et de nouer des liens. Des villes nouvelles sont nées, El Calafate en 1927, El Chalten en 1983.

A l’intérieur de l’estancia, à la charpente apparente et infiniment complexe, un repas délicieux nous attend. Une purée de betteraves rouges parsemées d’amandes concassées, une tortilla d’épinards, un parmentier d’agneau parfumé au cumin. Un repas singulier, en comparaison des pizzas et des viandes épaisses, souvent trop cuites.

Dans l’estancia Christina, nous marchons jusqu’à une cascade bouillonnante. Autour, des plantes aux feuilles microscopiques, hérissées d’aiguilles en étoiles, tapissent un sol sec qui s’élève par degrés jusqu’aux pentes rocheuses. Et, toujours, au loin, les pics. Pendant la marche, le regard va et vient, de l’arrière-plan qui agrandit le champ de vision en intégrant la plaine, le lac, les glaciers, au premier plan qui sollicite l’observation pointilleuse de la couverture végétale.

 

Jour 5

Un jour, j’ai été cavalière en Argentine. Un jour j’ai été cavalière, en Argentine. Un jour j’ai été cavalière en Argentine. J’aurais pu.

Un minibus qui brinquebale comme une diligence sur la piste de la pampa nous mène vers une autre estancia. À quarante kilomètres à l’heure, il faut une heure et demie pour arriver à destination. La cadence, les secousses, les nuages de poussière soulevés par les véhicules que nous croisons nous ramènent aux voyages d’autrefois.

Cavalcades. Les cow-boys s’appellent ici des gauchos.

La terre fume.

La terre sèche et part en fumée.

 

Jour 6

Un nouveau véhicule avec un nouveau guide nous emmène vers le glacier Perito Moreno.

La route a remplacé la piste.

Les steppes ont remplacé les steppes.

Le vent venu des glaciers a perdu les eaux sur les sommets et souffle sec.

Le glacier se livre, par aperçus, et grossit à vue d’œil.

Paroi, faille, crevasse, tels sont les mots qu’on emploie pour parler, en général, d’un glacier. Mais comment dire celui-ci ? Comment traduire sa vie et ses soubresauts ? Secousse ? Fracas ?

Grand angle, gros plans, panoramiques, autant de tentatives de prise de vue, chacune cherchant dans l’autre ce qu’elle n’a pas réussi à capter. Le glacier vu de loin, vu de près, sous un angle, de profil, vu dans le détail de ses cavités bleu intense, dans la variété de ses débris aux textures lisses ou râpeuses, aux pointes affutées, vu dans son étendue qu’aucun champ perceptif ne contient, dans ses connexions avec les nuages effilés ou lenticulaires, avec l’eau d’un lac aux couleurs mentholées.

Quand la vue s’épuise, l’écoute prend le relai. Le glacier devient une présence, un animal qui craque aux jointures, un monstre qui gronde, comme l’orage, et tressaille dans un bruit de tonnerre. Pour s’attarder, il faut renoncer à la médiation rassurante de l’écran et fermer les yeux, comme le sage qui laisse venir à soi les bruits du monde, qui recueille sans retenir, et reçoit sans demander.

 

Jour 7

La route 40 traverse l’argentine de part en part. Des rangées de conifères tracent au loin les limites des estancias. La steppe ressemble au désert, monotone dans son apparente uniformité, mais en réalité, d’une diversité infinie. Buissons en touffe, bruyères orangées, grappes roses de baies sauvages au milieu d’une terre sèche comme le sable.

Des renards, fauves comme le sable, traversent parfois un terre-plein près des routes.

Des lamas au long cou, les guanacos, se profilent en haut d’un talus ou broutent en bandes, le pelage lisse et brun comme le sable.

Nous fonçons droit devant, en plein vers les montagnes, avec, pour cap, un pic, le Fitz Roy. Les glaciers ont gardé leur densité et leur blancheur nous saute aux yeux.

À filer ainsi vers l’horizon, le trajet devient échappée belle et l’on est poursuivant-poursuivi dans un road movie avec Bush Cassidy pour complice. L’auberge la Léona nous abrite, tout comme lui autrefois, et nous devenons ensemble braqueurs de banque.

Cette terre n’est pas de celle que l’on creuse pour éprouver sa volonté, mais de celle qu’on survole. Le vol planant du condor rend compte au plus juste de la planéité des lieux. Un monde horizontal que les yeux balayent, sauf à rester flottants.

Le vent s’engouffre et soulève la poussière comme des bandits en cavale.

Notre estancia est plantée au milieu d’herbes jaunes qui roulent comme des vagues.

Les vaches broutent à l’accueil.

 

Jour 8

Aujourd’hui, j’ai découvert le vent.

Pas le vent doux du sud, pas le vent froid d’un bord de mer en Bretagne. Ni le vent qui vous pousse, ou vous freine, et sur lequel on s’appuie pour jouer.

Mais la bourrasque qui gifle et qui laisse étourdi.

Le vent qu’on avale cul sec.

Au pied du mont Fitz Roy, un lac d’un vert intense attend ceux qui se lancent à l’assaut. Un panneau met en garde les marcheurs. Il faut, en fin de montée, de bonnes chaussures et une solide volonté. Le sentier qui traverse la forêt, la plaine et la rivière a laissé place à une coulée de rocailles aussi verticale que le lit d’un torrent.

Les pierres roulent sous les pieds mais ne constituent pas la difficulté la plus grande. Au fur et à mesure de la montée, la végétation éclaircie laisse au vent le champ libre. Il s’engouffre.

Par accès, il vous jette à la tête des volées de poussières dont les grains viennent crisser sous la dent. Mes lunettes s’envolent par deux fois. Mais cette marche hasardeuse n’est encore rien. La dernière partie de l’ascension se fait à flanc de colline. Les marcheurs sont en file indienne et chacun s’arcboute ou s’agrippe ou s’assoit pour éviter la chute. Sous le vent déchaîné, il s’en faut de peu pour qu’on soit éjecté, balayé, jeté par-dessus bord.

Je ploie, comme la vieille dame du Château ambulant, accrochée à ma canne comme elle à son parapluie.

À l’arrivée, chacun reste titubant, à observer le lac, le pic. Le trop plein d’air, comme sa rareté, fait suffoquer. La descente se fera pas à pas.

El Chalten est construite comme une ville de Far West, ses restaurants bondés comme des saloons. Le décor est toujours chaleureux, des tables en bois épais ciré, des murs couverts de rondins ou d’autocollants de tous pays. Ces refuges proposent le chaud vin rouge et la viande de bœuf ou d’agneau grillée. Parfois, un bruit de tôle nous remet le vent en tête mais cette fois, il peut souffler tant qu’il veut. Il parait loin depuis l’abri.

 

Jour 9

Aujourd’hui, tout est noyé dans la brume, la cascade aux abords de la route, le sentier forestier en surplomb du lac. La piste caillouteuse secoue notre véhicule.

Il faut marcher longtemps, sans savoir où l’on va, résister à l’envie de rebrousser chemin, pour la découvrir, plantée dans une prairie.

Une maison née des arbres.

Des cloisons au mobilier, tout est fait de rondins, ou plutôt de troncs noueux qui impriment dans les bancs, les lampes ou l’escalier un mouvement dont l’élan est encore visible, figé sous l’effet d’on ne sait quel sortilège. Les peaux de mouton et le feu qui crépite achèvent de transformer le lieu en grotte où il fait bon hiberner.

Le fromage et le jambon, présentés sur des planches, font figure d’offrande.

Dehors, un vent vaillant secoue les arbres et fait moutonner la rivière. La tempête gronde, derrière les vitres, délicieusement.

 

Jour 10

35 degrés dans les rues de Buenos Aires qui plongent vers l’horizon. Au nord de la ville, les hôtels chics des familles fortunées exhibent leur façade art nouveau et leur escalier en marbre. La place, vaste comme un champ, expose les cadeaux offerts au pays par l’Europe. Ici pense l’un des trois exemplaires du penseur de Rodin, là une réplique de Big Ben patiente jusqu’à midi pour sonner l’heure. Là-bas, une louve nourricière attend les fondateurs de Rome.

Dans les jardins, les tilleuls, ficus et mimosa atteignent des dimensions colossales et leur floraison décalée diffuse des odeurs de plein été.

Je songe aux bidonvilles installés au sortir de l’aéroport, un agrégat de boites, en briques ou en béton, de couleurs vives, sans toit ni façade, une compilation où tout est inachevé ou déjà démoli. Une ville aux abords de la ville.

Je songe que Buenos Aires est un puzzle laissé épars.

 

Jour 11

Tout est bon pour rendre une ville familière. Un dédale dans lequel on se perd devient un plan quadrillé pour peu qu’on l’arpente longtemps. L’obélisque du bout de l’avenue, les enseignes de théâtres, la façade rose d’un parlement qui indique la proximité de l’hôtel, et l’on se croit presque chez soi. La direction du port marchand ? Trouvez les fresques en trompe l’œil, et c’est tout droit. Prenez à gauche et vous êtes à Barbes, bifurquez, vous rejoindrez Broadway.

Mais, d’un trottoir à l’autre, toute une population est sur le sol, en famille, dans une pauvreté visible et ignorée.

 

Jour 12

Les valises sont bouclées. Elles ont enfermé le grand vent et la canicule. Les objets sont calés comme des reliques, des fragments d’histoire. La valise est un coffre aux trésors, et le bout d’une biographie.

Le départ a déjà eu lieu et pourtant il reste encore à rester dans la ville. C’est une impression étrange de devoir s’attarder dans un lieu qu’on a pourtant déjà quitté. Un sursis. Comment nourrir une mémoire qui est d’ores et déjà empaquetée ?

Les mots viennent au secours d’une sensation qui s’émousse. Je les répète. Un jour j’ai marché dans Buenos Aires, en Argentine. Le merveilleux est déjà dans les mots.

Le temps n’est pas au récit car la mémoire est trop vive, le temps n’est plus au vécu, déjà serré dans les valises.

Il faut changer de point de vue, quitter la réalité pour l’art. Dans le musée de Buenos Aires, des artistes argentins témoignent par des collages dadaïstes de la dictature. Dans les installations, des corps en céramique sont encagés, des têtes sont alignées sur un mur d’étagères, déformées, hébétées. Des artistes mettent en scène des corps tordus et torturés. Ils simulent des métamorphoses, aliénante ou salvatrice. Un corps perdu trouve dans un coquillage sa forme sublimée.

 

Le train me ramène chez moi. Et je songe que le retour chez soi a un sens bien mystérieux. Le retour, on le sait, n’a que l’apparence du recommencement. Car, je n’ai pas fini de ruminer le vent des plaines, le vent glacial de la montagne que j’ai gravie, la terre de feu dont j’ai fini par apprendre qu’elle fut celle des Indiens autochtones dont les feux, fumants au loin vers la mer, furent découverts, un jour, par Magellan. J’ai encore les poumons remplis d’un air plus dense, et un champ de vision qui n’oublie pas qu’il peut transgresser ses limites.

J’ai encore en bouche le goût du thé du bout du monde.

La place de la pensée dans le travail identitaire

6 mai 2022

Faire une intervention sur la pensée dans le cadre d’une pratique corporelle peut sembler provocateur, ou en tous cas décalé, pour ne pas dire déplacé.

Nous savons tous que la pensée (la conscience psychique qui a besoin de mots pour s’élaborer) est souvent, lorsque nous sommes en posture, notre pire ennemi. La pensée, par essence, réfléchit, interroge, anticipe. Ainsi, elle introduit l’agitation quand on cherche l’immobilité, elle crée la division quand on est en quête d’unité. Elle nous projette vers une fin qui nous paraît toujours lointaine, quand on voudrait ne s’attacher qu’au moment présent, aussi douloureux et inconfortable soit-il.

La pensée et le corps sont rarement d’accord, et cette lutte, que l’on vit d’expérience, traverse aussi l’histoire de la philosophie. On assiste à leur combat, quel que soit notre parti pris.

Dans la pratique d’aikishintaiso, le corps voudrait mettre la pensée au calme et le Arigataï est le baume qu’on applique quand la pensée s’élance, et nous lance. On remercie pour ne pas juger, ni se juger, ni mettre en doute ou déplorer, ou refuser ou résister. Le travail du corps se fait contre la pensée.

Dans la pratique philosophique, c’est le travail de la pensée qui se fait contre le corps. Ainsi, Descartes ne se découvre sujet pensant qu’après avoir douté de son corps. L’incertitude s’attache à la perception du corps car, après tout, quand on rêve, on se voit ailleurs et autrement. On s’imagine assis près du feu, vêtu d’une robe de chambre alors qu’on est, nous dit Descartes, tout nu dedans son lit. Mais c’est parce qu’il met en doute son corps qu’il se découvre sujet pensant, et cette pensée ne fait, à ses yeux, aucun doute puisque c’est par elle qu’il doute. Chez Platon déjà, la pensée n’est elle-même que lorsqu’elle s’émancipe du corps, cette prison qui la retient loin des idées dans le règne fallacieux des faux-semblants.

La confrontation des deux pratiques nous laisse ainsi déchirés, entre deux feux, corps et esprit, dont l’exercice ne peut s’envisager que séparément, comme deux passions auxquelles le sujet s’adonnerait tour à tour, trop accaparé par chacune pour pouvoir s’y livrer en même temps.

Une fois ce désaccord observé, que faire ? Autrement dit, quel est l’enjeu de notre réflexion ?

S’agit-il d’ouvrir une parenthèse dans la pratique corporelle pour laisser à la philosophie un temps qui permette au corps de souffler ? La philosophie serait un divertissement bénéfique dont on espère le repos, comme la pensée cherche le sien dans l’exercice physique ?

S’agit-il de rétablir l’équilibre que réclame un sujet dont l’esprit sain et le corps sain ne peuvent se passer l’un de l’autre ?

Ou bien peut-on écarter une bonne fois cette rivalité d’un autre âge comme un enfantillage que notre travail identitaire ne saurait tolérer? 

Cette dernière hypothèse nous révèle toute la difficulté de la question ! D’un côté, le travail identitaire exige que la pensée, comme le corps, soit pleinement intégrée dans la construction de soi. Mais, d’un autre côté, c’est ce même travail identitaire qui désavoue la pensée. Autrement dit, entre lui et elle, la relation ressemble à un « je t’aime moi non plus ».

En effet, le travail de l’identité se résume plutôt simplement : il s’agit de faire de l’un avec du multiple. Le moi n’existe que dans l’unité, sans morcellement ni confusion (le morcellement schizophrénique et la confusion autistique sont une perte d’identité). Mais en même temps, le moi est constitué de multiple et il n’acquiert son unité que de haute lutte ! Le corps construit à partir de la multiplicité des cellules l’unité de la structure organique, et, sur un plan plus symbolique, il s’efforce d’intégrer les mémoires qui inscrivent en lui des temps différents. Notre être, psychosomatique, doit trouver sa singularité à partir des influences multiples de la culture et du milieu dont il hérite et qui ne cessent d’agir sur lui. La naissance elle-même trouve dans cette relation de l’un et du multiple son mystère puisqu’elle propose de faire un avec deux (les parents), avec six, si l’on intègre les grands-parents, et bien davantage si l’on remonte la chaîne des générations. Parler ainsi de travail identitaire n’est pas un vain mot, car l’identité est bien un travail, une épreuve dialectique qui surmonte les obstacles, et s’oppose à ce qui s’oppose à elle. L’identité n’est pas, elle se conquiert en surmontant tous les facteurs d’aliénation.

Mais, sitôt qu’on la nomme, l’évidence se transforme en aporie. Car comment penser notre unité sans introduire en elle la division ? Toute pensée est réflexive c’est-à-dire qu’elle se sait pensée. Nul ne peut penser à quelque chose sans penser qu’il y pense (penser à son insu est un abus de langage). Ainsi la pensée introduit-elle la division, entre le moi pensé et le moi pensant, entre le moi et le monde qu’il érige devant lui en objet de représentation, entre le moi et ce corps dont il tâche d’esquiver les pièges que sont devenus pour lui les sens trompeurs ou les émotions incontrôlées.

Le problème est donc : comment penser notre unité sans la détruire? 

Mais, notre esprit géomètre ne peut se permettre d’utiliser des termes non définis sans risquer la confusion. Peut-on savoir comment penser l’unité si l’on ignore ce que penser veut dire ? Or, c’est là la question la plus simple et la plus complexe qui soit. C’est la plus simple car le retour sur soi est l’attribut essentiel de la pensée. Toute pensée réflexive est animée d’un double mouvement : l’un la dirige vers son objet, l’autre la dirige vers soi. Mais c’est aussi la plus complexe. Dans un film d’Akira Kurosawa, Yojimbo, un personnage observe que c’est au pied du phare qu’on est le moins visible. Ainsi, la pensée qui éclaire le monde ne risque-t-elle pas de rester obscure à elle-même ?

1) Tant que j’y pense

Tâchons toutefois d’en préciser le sens. Le dictionnaire Littré définit la pensée comme suit : elle est ce que l’esprit imagine ou combine. Elle est aussi ce qui a été produit sous une forme de langage. La pensée est donc liée à l’imagination, à la logique (combinatoire), et au langage. Attardons nous un peu sur ces trois éléments.

L’imagination est essentiellement une faculté de néantisation : elle nous extrait de ce qui est pour nous projeter vers ce qui peut être. Si la pensée a partie liée avec elle, c’est parce qu’elle est une faculté d’abstraction. Penser nous abstrait de ce qui est pour nous projeter vers ce qui n’est pas ou pas encore. Cette faculté de détachement conduit par son absence à la pathologie. Dans la Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty décrit comme malade celui qui s’avère incapable d’effectuer, les yeux fermés, des mouvements abstraits, c’est-à-dire détachés de toute situation effective, tels que mouvoir sur commande les bras ou les jambes (p. 119). Le même sujet qui est incapable de montrer du doigt sur commande une partie de son corps, porte vivement la main au point où un moustique le pique. Au contraire le sujet « normal » peut jouer la comédie, se projeter dans des situations fictives. Ainsi, en jouant à « faire le soldat », il « s ‘irréalise » dans le rôle du soldat. Il distingue la situation réelle de la situation imaginaire. La pensée, comme l’imagination, nous permet donc de ne pas rester attaché au réel, englué en lui. André Cognard a d’ailleurs souligné que la confusion persistante de l’enfant à la mère rendait difficile l’accès à l’abstraction qui suppose qu’un détachement ait eu lieu.

La pensée comme l’imagination, permet donc la projection vers le possible. Par contre, la pensée n’a pas besoin des images comme support. On ne peut imaginer sans images, mais on peut penser sans elles, grâce à un autre moyen. « La pensée est produite sous forme de langage » dit le Littré. Les mots sont en effet la matière dans laquelle la pensée conceptuelle s’élabore, l’étoffe dont elle est faite. Si je pense à quelque chose, il faut être devin pour savoir à quoi je pense. Mais si je pense à un arbre, ma pensée devient soudain plus accessible. Pour autant, penser à un arbre ne dit pas à quel type d’arbre je pense. Le mot a la généralité du concept qui n’est jamais qu’une catégorie, il n’a pas la particularité de l’image, faite à la ressemblance des choses. L’arbre que je nomme reste invisible comme la loi qui déborde le cas particulier et perceptible qu’elle vient régir. Je peux voir la pomme qui tombe du pommier d’en face (et je la sens si c’est sur ma tête qu’elle tombe) mais je ne vois pas la loi générale qui est responsable de sa chute, pas plus que je ne vois l’arbre dans sa généralité.

Or, un langage est structuré et c’est pour cela que la pensée «combine ». Une pensée peut n’être qu’éphémère, elliptique, mais elle se montre le plus souvent capable de raisonnement, construit par le discours.

La pensée permet donc l’abstraction, la généralisation, le raisonnement.

Mais le dire ainsi ce n’est pas encore bien formuler les choses. Car la pensée n’est pas un être ou une substance, existant en soi, et à laquelle attribuer de telles actions. Elle est elle-même action. Descartes reconnaît ainsi que personne ne pourra faire en sorte qu’il ne soit rienaussi longtemps qu’il pensera être quelque chose. Pour que cette certitude indubitable ne soit pas suspendue à l’instant de l’action, et limitée dans la durée, il faut une création continuée de la pensée. La pensée existe, certainement, à la condition de se recréer elle-même à chaque instant. Penser ne fait aucun doute tant que j’y pense !

Quand le corps est à son tour actif, mobilisé par la pratique, que devient alors la pensée ? Comment concilier deux actions sans disperser notre attention? Ainsi, la pratique de la méditation recommande (mais ce principe n’est pas une règle a priori mais le fruit d’un long entrainement) de laisser la pensée en repos pour se concentrer sur le corps. Rappelons que, dans ce contexte, se concentrer ne veut pas dire focaliser son esprit sur un objet, mais au contraire le libérer de tout objet, pour rester à l’écoute, disponible. Agir sans intention ni pensée dit clairement cette exigence. Laisser passer ses pensées, tuer le raisonnement dans l’oeuf, ne pas laisser les mots nous distraire.

Dans la pratique, la pensée aurait donc pour principale vertu de savoir disparaître. Doit-on se résoudre à en limiter ainsi la portée ?

2) Repenser la pensée

Si la pensée nous semble ainsi être le laisser pour compte du travail identitaire, c’est peut-être parce que nous n’avons pas interrogé la manière dont elle pouvait être concernée par lui.

Nous admettons que le travail martial puisse modifier la vision cartésienne du corps. Mais n’avons-nous pas tendance à vouloir conserver la définition cartésienne de la pensée ?

Ainsi, on reconnaît que le corps n’est plus cette machine «composée de chair et d’os» que Descartes mentionnait, mais qu’il est un langage, intentionnel ou symptomatique. Il traduit par ses comportements les sentiments que l’on veut exprimer, et il traduit par ses émotions ce qui échappe à la conscience. Il sait, émotionnellement, ce que la conscience psychique ignore. Donc l’inconscient psychique se traduit par l’émotion qui est une conscience corporelle. Mais cette conscience corporelle n’empêche pas l’existence d’un inconscient corporel qui apparaît, non au sujet lui-même mais à qui observe de l’extérieur la posture, dans la manière d’occuper l’espace. Ainsi, la place de l’épaule, celle de la tête ne sont pas seulement des particularités qui distinguent notre corps de celui d’un autre. Ce sont des points de fixation par lesquels l’épaule ou la tête évitent une zone de l’espace péri-corporel qui devient ainsi inconscient. Le travail martial (qu’il passe par le vocabulaire gestuel complexe de l’aikido ou par le travail postural de l’aikishintaiso) met en œuvre des techniques par lesquelles réinvestir cet espace, et libérer le corps de l’inconscient qui limite sa mobilité.

Pour le pratiquant d’aikihintaiso comme pour celui que cette pratique rend curieux, cette redéfinition du corps s’impose, comme s’impose, depuis l’invention de la psychanalyse, une vision du corps-langage dont aucun modèle mécaniste ne saurait rendre compte.

Mais qu’en est-il de la pensée ? La mettre à l’écart du travail martial n’est-ce pas conserver une vision cartésienne de la pensée alors même qu’on a renoncé à la vision du corps dont elle dépend? En ce sens, la conscience corporelle n’est pas simplement l’autre de la conscience psychique, venue limité son hégémonie. Elle est aussi l’occasion de repenser la pensée hors du cadre du cogito cartésien où elle semble définitivement contenue.

Pour cela, il ne s’agit pas de renoncer aux opérations par lesquelles nous l’avons définie et dont nous faisons chaque jour l’expérience : abstraire, généraliser, raisonner. Il s’agit d’interroger le statut que nous lui accordons quand nous faisons d’elle une faculté distincte du corps à laquelle ces opérations seraient imputables.

Se placer en amont du dualisme qui distingue la pensée du corps est le propre de la philosophie de Spinoza. Ainsi, le sujet comme tout ce qui est (car le sujet n’est plus cet empire dans un empire que Descartes voyait en lui) est une puissance, un désir de persévérance dans l’être, un conatus. Et cette puissance se décline en puissance d’agir et puissance de penser. La pensée et le corps ne sont donc plus deux substances mais deux versions, ou deux trajectoires que notre puissance emprunte. Cette manière de concevoir l’identité par la mobilité rapproche la pensée spinoziste de notre pratique, et, dans une certaine mesure, de la tradition extrême orientale dans laquelle cette pratique s’enracine, même si Spinoza parle encore de substance et non de phénomène ou encore moins de souffle. Mais, au-delà du vocabulaire employé, l’essentiel est là : l’unité que notre identité réclame n’est pas mathématique mais dynamique. Elle n’est pas l’indivision qui exclurait la pensée réflexive, mais l’élan d’une puissance qui intègre pleinement la pensée. Notons que Spinoza a d’ailleurs une vision dynamique des mathématiques elles-mêmes. Ainsi, un cercle n’est pas un ensemble de points équidistants d’un centre, mais une figure qui résulte de la rotation d’un segment de droite à partir d’un point qui sert d’axe à cette rotation.

3) La pratique martiale à la lumière de Spinoza (et réciproquement)

La relecture de Spinoza montre combien sa pensée vient éclairer les enjeux de notre pratique.

Une relecture est opérée par Baptiste Morizot, dans manières d’être vivant, ouvrage paru en 2020. Rappelons que relire un philosophe, c’est s’affranchir des exigences de l’historien qui tâche de replacer une pensée dans l’époque qui l’a vue naître, pour ressaisir les influences qu’elle subit ou produit. La relecture, au contraire, cherche dans une philosophie du passé l’amorce d’une pensée moderne qui lui permet de transcender son époque. Elle ose l’anachronisme.

Ainsi, Morizot relit-il Spinoza. La thèse de Morizot est que l’on ne peut pas ignorer, comme les philosophes classiques l’ont affirmé longtemps, les liens de l’homme non pas seulement avec les autres hommes (cette dimension politique est très tôt mentionnée) mais avec l’ensemble des vivants. Or, il pense trouver chez Spinoza matière à inspirer cette vision moderne (même si Spinoza lui-même considère que l’animal est trop différent de nous pour que nous ayons à nous soucier de lui, donc de son bien-être).

Sa relecture a donc une direction qui n’est pas la nôtre mais elle nous inspire sur trois points.

Le premier est la mise en valeur de la mobilité.

Dans le chapitre qu’il consacre à Spinoza, (« Cohabiter avec ses fauves, l’éthique diplomatique de Spinoza »), Morizot commence par rappeler que la philosophie depuis Platon consacre la domination du corps par la pensée. L’homme aurait à maitriser son corps, cette animalité en lui, comme il domestique l’animal hors de lui. Ainsi, la vie devient un art de vivre quand les désirs sont affaiblis. Cette morale trouve son expression emblématique dans le Phèdre : Platon y décrit l’âme humaine comme un attelage constitué d’un cocher (la raison) et de deux chevaux, un cheval blanc docile (la volonté) et un cheval noir impétueux (le désir). La bonne conduite de l’attelage, sans écart, suppose que le cheval noir soit dompté. Dans ce sujet fragmenté, dont l’âme, distincte du corps, est elle-même tripartite, tout est question de hiérarchie. Cette « morale du cocher » éclaire la « proportionnalité inversée » qui sera celle de Descartes et que l’on peut résumer ainsi : la raison est d’autant plus forte (et avec elle le contrôle de nos vies) que le désir est affaibli.

Or, il y a chez Spinoza une « proportionnalité simple » qui évoque un accroissement conjoint de la raison et du désir. Du moins, cette formulation, encore trop dualiste, doit-elle être corrigée : il y a selon Spinoza une puissance d’agir et une puissance de penser qui augmentent ou diminuent en même temps car elles sont seulement les deux manières dont se manifeste une même puissance. Dès lors, affaiblir l’une ou l’autre c’est s’affaiblir tout entier. Dans cette optique anti-dualiste, le corps n’est plus la bête que la pensée domine, mais le fauve, la force vive dont la pensée elle-même tire sa force. Si l’homme est tiraillé, ce n’est plus entre des facultés qui s’opposent, mais entre des trajectoires qui s’inversent. Ainsi, la joie qui est augmentation de notre puissance d’agir et de penser trouve dans la tristesse qui la diminue son principal ennemi. Pour autant la joie et la tristesse ne s’opposent pas comme s’opposent, chez Platon, la raison et le désir. Elles sont l’effet d’une seule puissance qui fluctue. Ainsi, on ne vient pas à bout de la tristesse par un effort de la volonté, mais en infléchissant la direction de la puissance d’agir, c’est-à-dire en favorisant la joie (nous préciserons plus loin comment). Si la morale de Platon a son mythe, la pensée de Spinoza a sa fable. Celle-ci est celle des indiens cherokee :

« En tout humain il y a deux loups, dit le vieux sachem. Un noir et un blanc.

Le noir est sûr de son dû, effrayé de tout, donc colérique et plein de ressentiment, égoïste et stupide, parce qu’il n’a plus rien à donner.

Le blanc est fort et tranquille, lucide et juste, disponible, donc généreux, car il est assez solide pour ne pas se sentir agressé par les évènements.

Un enfant qui écoute l’histoire lui demande :

« Mais lequel des deux suis-je alors ?

– Celui que tu nourris. »

Ne pas affamer le loup noir, mais nourrir le loup blanc, c’est vaincre la tristesse par la joie. Notre pratique ne procède-t-elle pas ainsi quand elle travaille sur l’inconscient? Elle tâche de vaincre l’inertie ou la stase par la mobilité. Elle ne cherche pas à opposer à l’inconscient une force autre qui en viendrait à bout (comme la raison vient à bout du désir) mais elle installe un état dans lequel l’inconscient n’a plus sa place (comme l’augmentation de la puissance d’agir ne laisse plus de place aux passions tristes). Ainsi, du point de vue de l’identité dynamique qui est la nôtre, retrouver la mobilité du corps ce n’est pas condamner la pensée au repos, mais au contraire en raviver la puissance.

Ce travail sur la mobilité est aussi, chez Spinoza, une éthique par laquelle l’éthique martiale peut s’éclairer. C’est là le second point qui nous intéresse. À l’inverse de la morale qui impose ses règles a priori, l’éthique repose sur l’ethosqui désigne à la fois l’habitat et l’habitude. Ainsi, la conduite éthique est une manière d’habiter le monde qui s’acquiert au long cours, par une pratique qui change notre manière d’être. La joie, comme la mobilité dont elle est le fruit, ne se décrète pas, elle se cultive. Wittgenstein ne dit pas autre chose quand il dit : « La solution du problème que tu vois dans la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème » (Remarques mêlées).

Or, la voie, comme la joie, se travaille, car le cheminement que la voie martiale initie s’entretient. Virginia Woolf en tire même une éthique de la relation amoureuse dans la Traversée desapparences : « Ce qu’on attend (dit-elle) de l’être avec qui l’on vit, c’est qu’il vous maintienne au degré le plus élevé de vous-même ».

L’ethos spinoziste favorise en même temps la relation à l’autre dont toute éthique est empreinte. Car si la joie est augmentation de la puissance d’agir, elle se diffuse et se transmet. Le rapport à l’autre est éthique dès que l’on pense une contagion de la joie. De la même manière, s’engager collectivement sur la voie c’est nourrir une mobilité commune et contagieuse. En ce sens, il n’y a pas en aïkido d’adversaire dont il faudrait neutraliser l’action, mais un partenaire qui trouve dans l’attaque qu’il subit le moyen d’augmenter sa puissance, c’est-à-dire sa mobilité.

Dans sa relecture de Spinoza, Morizot détecte enfin un message sous-jacent qui en montre la modernité et qui est encore évocateur pour le pratiquant d’arts martiaux. En pensant une seule substance déclinée en modes (qui, vocabulaire mise à part, n’est pas sans faire songer au principe unique animant ses différentes manifestations, ou au souffle, immanent à chaque phénomène qu’il excède néanmoins puisqu’aucun ne le contient), Spinoza encourage le penseur moderne à ne plus dénouer les liens de l’homme et des vivants. La conscience de l’interdépendance remplace celle de l’affrontement pour enrayer la destruction qu’il programme. Morizot résume ce message par la notion « d’égard ». Faire preuve d’égard envers le monde et les vivants, c’est se soucier de l’interdépendance et ce souci donne un sens nouveau au souci de soi.

Cette conscience des liens entre le singulier et l’universel n’est-elle pas ce qui donne aussi à notre pratique martiale sa dimension spirituelle ? En recentrant, par la pratique, l’action sur le souffle, chacun perçoit en lui un principe qui est aussi universel que singulier, et ainsi, saisit-il ce qui le lie à l’ensemble des phénomènes dont lui-même fait parti. Ainsi la pratique touche à la philosophie du zen, décrite par Suzuki dansLes chemins du zen. L’analyse qu’il offre du Haikude Basho suffit à en résumer l’esprit.

Oh ! Ancienne mare !

Une grenouille saute,

Le son de l’eau !

Quand la grenouille saute dans l’eau, la vieille mare jusque-là immobile s’emplit de vitalité. Avant, la mare était la mare, Basho était Basho, la grenouille, une grenouille. En terme spinoziste, nous avions à faire à une connaissance du second genre, de type scientifique, usant de concepts pour dissocier les catégories. Le plongeon vient abolir les frontières. Le son qui dynamise l’eau éveille la conscience de l’un sous le multiple et voici Basho, la mare et la grenouille réunis par une seule et même vitalité. Cette connaissance du troisième genre dirait Spinoza, cette intuition de l’Un est ce qui fait grandir notre joie. « La vieille mare contient le cosmos tout entier et le cosmos tout entier demeure à l’abri dans la mare » souligne Suzuki (p. 144).

Observons, pour conclure, que ce passage par Spinoza a plusieurs enjeux.

Il donne à la pratique martiale qui est la nôtre une autre manière de formuler son objectif. Accroitre sa mobilité (autrement dit être sur la voie), c’est construire l’unité dynamique dont notre identité a besoin, sans laisser les stases ou les mémoires traumatiques la morceler. Or, en termes spinozistes, cette mobilité est une puissance d’agir qui ne peut mettre à l’écart la puissance de penser qui en fait parti.

Ainsi, plus que les mots, c’est la perspective non dualiste que Spinoza nous offre quand il intègre la pensée et l’action dans une même puissance qui augmente ou diminue. La pensée est donc pleinement intégrée au travail identitaire pour peu que l’on revienne sur le présupposé dualiste qui interdit de concevoir cette intégration.

Enfin, que l’on puisse passer ainsi par une philosophie pour éclairer le sens d’une pratique est aussi riche d’enseignement. La pratique ne cherche pas dans la philosophie un supplément d’âme, mais une pensée vivante qui donne au cheminement qu’elle cultive sa pleine mesure.

Vision naissante

28 juillet 2021

Certains films se regardent les yeux fermés. On tend l’oreille aux bruits d’oiseaux, puis au son qui s’intensifie comme un soleil levant. Il y a une aube, il y a un matin. Premiers plans.

Les formes sont d’abord vagues, mentales, librement associées. Un disque-opale se transforme en hublot derrière lequel naviguent des fils et grains croisés. Un treillage apparait, puis la trame d’un échafaudage. Le spectateur ne découvre l’atelier de sculpture de Morgane Tschiember qu’en recouvrant la vue d’ensemble. Le film de Xavier Mussel l’a construite par aperçus, comme Cézanne fait, par touches, surgir la montagne Sainte-Victoire. C’est une vision naissante qu’il met en scène.

Cet univers blanc-beige, monochrome, aux couleurs des yeux de l’artiste, est aussi un monde en gestation. Une forme étrange et charbonneuse surgit, du fond des âges, et dans des billes en verre, est contenu tout un monde, glaciaire ou aquatique. Un choeur de femmes, prêtresses, célèbre cette traversée de l’espace-temps.

Ouvrir ainsi les yeux et mettre le regard au travail est à la fois l’expérience de l’artiste qui se souvient de son enfance, et l’expérience que le film propose au spectateur. D’abord, la caméra est tactile et filme à fleur de peau le visage de Morgane, comme l’aveugle explore du bout des doigts. Mais, parce que la vue apprend du toucher, la caméra fait surgir ensuite, en plans serrés, des détails qu’il s’agira de com-prendre ou d’assembler. Ainsi, paraissent des matières-échantillons de cratère, de magma volcanique, de carton racorni, ou encore les colonnes écroulées d’un temple imaginaire ou des bouts de grotte et de coquilles, fossilisées.

Et, soudain, des formes enroulées, repliées, naît un souvenir, celui des « capsules en bouquet » que décrit Marguerite Duras, de ce « fer devenu vulnérable comme la chair », au musée d’Hiroshima. Commencement et fin du monde se superposent dans une vision redevenue floue.

Tout recommencera, dit Duras, dans la hantise d’une autre bombe.

Tout recommencera, suggère Morgane Tschiember, et cette formule n’est plus un mauvais présage, mais une promesse. La vision, naissante, renaîtra. Elle surgira de l’imaginaire, du corps qui touche et manipule, du corps touché qui s’amuse à produire la restitution visuelle des gestes dont il a senti sur lui le tracé. Elle surgira par la grâce de l’enfant qui sait raviver les mémoires.

Sylvie Lopez-Jacob

Cosmogonie

13 juillet 2021

Si l’on entrait dans l’arrière-cuisine d’un démiurge, on y trouverait sans doute tout ce qu’il faut pour faire un monde. Un bloc de pierre, des troncs, des branchages, quelques métaux précieux, du verre et du béton. Mais la matière n’est rien sans l’art, et le démiurge est aussi calligraphe. Des fils de cuivre, pris dans le plâtre comme des poissons au filet, s’entrelacent et témoignent de son aptitude langagière. Sa version du cosmos est d’emblée symbolique. Sa ville, bâtie de briques en polystyrène parsemées de rubans noirs, prend la forme d’une partition, ou d’un panoptique.

L’invention est laborieuse. Il faut le temps de planter les clous qui tisseront la toile, de cribler de balles un mur pour qu’il prenne l’allure d’une voie lactée, de donner à l’atelier figuré son soubassement.

Le démiurge ne laisse pas non plus le hasard le prendre à défaut. Des maquettes marquetées dessinent un espace habitable, et des portes pour que l’habitation ait lieu. Le bâtisseur à l’oeuvre comprend que la lumière est son alliée et soudain elle inonde des architectures cubiques ou tubulaires, que de multiples alvéoles rendent infiniment respirables.

Pourtant, l’artiste n’échappe pas à l’horizontalité. Son édifice est miné par la chute, comme l’est l’apparition par la disparition. S’étendent et rampent, immobiles, des troncs couchés et métalliques. La fin de la visite est un retour au commencement, faisant du spectateur un sisyphe heureux.

L’envers et l’endroit

5 juillet 2021

D’emblée, dans l’installation de Anne Imhof au Palais de Tokyo, une vidéo donne le ton. Sur la largeur d’un mur passe en boucle la course d’un chien dont la trajectoire prend celle du visiteur à rebours. Marcher en regardant le film, c’est avancer à contre-courant. C’est faire l’expérience d’une démarche qui prend à contre-pied le dispositif habituel d’exposition. Au chemin de croix qui oriente la visite et ordonne, d’une station à l’autre, les pauses, se substitue la déambulation dans un Palais où il fait bon se perdre.

Un panneau nous indique qu’il est question de labyrinthe. Le terme est bien choisi s’il désigne le caractère aléatoire du trajet. Par contre, il l’est moins pour décrire l’aventure. Car, dans un labyrinthe, la part de l’invisible l’emporte, comme l’observe Bonitzer. Le visible n’est qu’une portion congrue, comme la partie émergée de l’iceberg. Ici, au contraire, si la vision reste limitée, c’est parce qu’il y a trop à voir en même temps. La transparence des vitres qui forment de longs couloirs, des places et des carrefours, montre simultanément les fresques, les vidéos, les graffitis urbains. A chaque tournant surgit un nouvel aperçu qui réoriente le pas, ou qui, en se superposant à d’autres, rend la vision de chacun partielle. Parfois, c’est l’impression de déjà vu qui achève de brouiller les pistes. Qui trop embrasse mal étreint, dit l’adage. À l’échec de la pensée synthétique, le débordement du regard fait écho. Le dédale des œuvres redouble celui des colonnes, et l’ensemble constitue les vestiges d’une ancienne ville qui donne sa forme à l’errance. Et chaque œuvre à son tour déroute, quand sa surface, réfléchissante ou diaphane, rend réversible l’envers et l’endroit, ou contient dedans le devant.

Le spectateur qui marche fait l’expérience vivante du ré-ajustement qui donne sa complexité au visible et au voir ses infinies variations.

Sylvie Lopez-Jacob

Voyage au bord de la nuit

28 avril 2021

Devant un hôtel de campagne, sur le pas de la porte, un enfant âgé de six ans est assis. Quand je l’interroge pour savoir ce qu’il fait, avec cette conviction naïve qu’un enfant fait toujours quelque chose, il me répond simplement. Je voulais m’assoir au bord de la nuit. Cet enfant est mon neveu mais je suis touchée comme une mère.

Longtemps après, sa parole vient me hanter et, avec elle, le souvenir douloureux d’avoir interrompu sa rêverie. Que voyait cet enfant ? Que sentait-il ? De quelle intuition son voyage immobile pouvait-il s’animer ? Cette fois, promis, j’irai m’assoir à ses côtés.

J’ai en poche un livre, La Terre et les rêveries du repos, et, en tête, la pensée de Bachelard, fulgurante. L’imaginaire n’est pas une vue de l’esprit mais ce qui naît de la rencontre entre un corps et une matière. Il faut un sol creusé pour que s’ouvre un abîme. Au promeneur qui n’a jamais trébuché, ni heurté de plein fouet un obstacle, la nuit n’est pas menaçante, pas plus que l’obscurité n’est profonde pour qui ne s’est jamais perdu.

Si la nuit stimule l’imagination, ce n’est pas en prenant la connaissance à défaut. C’est en offrant à la production d’images la matière dont elle a besoin. La nuit est de la nuit, une matière ténébreuse aussi dense qu’une fumée. Elle n’a ni la légèreté de l’air avec qui l’on s’élève, ni la fluidité de l’eau sur laquelle glisser. Par contre, elle a partie liée avec la terre, qui recouvre et prive de lumière le corps qu’elle ensevelit. La nuit est sous la surface, comme le sang noir coule, selon la légende, sous le plumage blanc du cygne. Elle est au dedans de la grotte ou du labyrinthe, demeurés hermétiques aux rayons du soleil… S’aventurer dans la nuit, c’est courir le risque de la disparition. La nuit avale comme un ventre et tous les chats, digérés par la nuit, sont gris.

Les chevaux ont bu la lune qu’on voyait sur l’eau, dit le poète russe Serge Essenine.

L’enfant qui reste assis, au bord d’une nuit tombante, est comme le héros des contes. Il sait que le loup est là, mais se tient hors d’atteinte. En même temps, il attend sa venue, fasciné par ce qui l’effraie. Il guette ce qu’il s’apprête à fuir, dans cette ambivalence qui est le propre de la relation pulsionnelle. En un sens, il en va de la nuit comme du vide. L’attraction-répulsion qu’elle exerce a besoin de proximité. En tombant de loin, derrière la vitre, la nuit ne suscite ni crainte ni désir, pas plus qu’un précipice ne suscite de vertige chez le promeneur qui prend soin de rester sur sa route. Il faut être tout au bord pour sentir le risque, non de la chute, mais du saut. Pour réaliser que la mort est dans la vie comme la possibilité qu’elle déjoue, il faut avoir senti, d’où l’on se place, qu’elle est la décision qu’on diffère. Seule l’attraction engendre la répulsion qui engendre le vide. Le vide ne donne pas le vertige, il naît de lui. Il naît de l’expérience étourdissante qu’un homme fait de sa liberté. À braver la nuit tombante, l’enfant assis, recueilli, en fait peut-être à cet instant, l’incroyable découverte.

L’on dit souvent de la vérité qu’elle sort de la bouche des enfants. Mais leurs mots témoignent d’une expérience qu’il n’est pas toujours simple de saisir mais à laquelle il faut toujours songer. Ici, l’enfant est seul, recroquevillé, au bord d’un chemin, et, tout près, tombe la nuit. Il la regarde depuis l’endroit qu’il prend pour une rive, comme un pécheur attend le poisson. Ses mots traduisent une immobilité attentive qui suffit à donner au moment sa gravité.

Sans doute est-il naïf quand il croit que la nuit tombe non pas sur lui, mais devant, comme s’il n’était pas lui-même affecté par le phénomène qu’il observe, comme s’il restait étranger à la rotation de la terre qui le porte. Il est naïf comme le penseur qui construit son idée du monde en faisant abstraction des attaches corporelles par qui un monde lui est donné. Sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’une idée, déconnectée du corps, mais d’une image, née de la position qu’il occupe. La marche sur laquelle se tient l’enfant permet l’accès à l’hôtel dont elle indique en même temps la limite. L’enfant a bien choisi son lieu, entre le hall où circulent les voyageurs et le parking où manoeuvrent les voitures des nouveaux arrivants. Lui est dans l’entre-deux, laissant devant lui le danger et, derrière, l’agitation. Assis au bord, au calme, il demeure sur la berge, échoué. Comme peut-il ne pas imaginer que la nuit est un fleuve ? Comment ne pas lui assigner un lit, comme à l’eau qui coule ?

En vivant l’expérience dont l’imaginaire se nourrit, l’enfant en a ravivé les images. Car, nous dit Bachelard, la nuit a non seulement ses lieux sous-terrains, et son bestiaire d’animaux qui hibernent ou ne sortent qu’à la fin du jour, mais elle a aussi un destin lié à l’eau. Elle va « ternir le lac dans ses profondeurs, elle va imprégner l’étang » (L’eau et les rêves). La nuit est d’encre, dit-on encore, pour signifier son épanchement. Elle se répand sur la terre comme les maux de l’apocalypse. Pour l’enfant qui attend sa venue, elle n’est plus enveloppante comme une brume, mais distante, comme un rideau de pluie.

Si les mots de l’enfant sont naïfs du point de vue des lois naturelles, ils sont vrais au regard des règles oniriques, car ils traduisent au plus près la manière dont se forment les rêves, et la matière dont ils sont faits.

Loin des villes, un lieu obscur n’est plus un lieu, avec ses lignes et ses limites. Il est une obscurité invasive. Si la nuit avale ceux qui s’aventurent en son sein, elle s’avale aussi. Elle rend floue la frontière qui sépare l’intérieur de l’extérieur. La nuit n’est peut-être nuit que pour nous, ce sont nos yeux qui sont obscurs, s’inquiète un personnage de Barjavel (Colomb de la lune). Dans la nuit noire, l’obscurité est-elle en nous ou hors de nous ? Nul ne saurait trancher, et l’angoisse de la cécité saisit celui ou celle qui écarquille les yeux sans trouver aucun point lumineux. La nuit s’avale. Et notre corps, devenu perméable, sans limite, nous ramène à l’expérience la plus ancienne. Avaler, rappelle Bachelard, est la manière particulière qu’a le nourrisson de s’alimenter. Il absorbe sans dévorer, prêt à régurgiter la nourriture dont il s’est rempli. Ainsi, en buvant le lait, « il boit le sein maternel », et assimile, dans une relation symbiotique, le corps de l’autre. Gargantua, l’Avale tout, est, en ce sens, la figure du fantasme de retour à la mère, lui qui « avale non pas sa médecine mais son médecin, non pas le lait mais la nourrice » (La terre et les rêveries du repos).

L’entrée dans la nuit tombée est donc aussi un retour au nid. La nuit est une matrice en même temps qu’un tombeau. Elle n’est pas l’une ou l’autre. L’image ne connaît pas l’alternative. Pour un penseur comme Sartre, la racine de marronnier peut sembler être « serpent ou griffe, ou racine ou serre de vautour » (La Nausée) mais pas pour le lecteur qui rêve le texte car « la conjonction ou déroge aux lois fondamentales de l’onirisme » (Bachelard, La terre et les rêveries du repos). L’image ne distingue pas, comme le fait le concept, elle tire sa profondeur de l’ambivalence qu’elle cultive, et l’ambivalence la plus foncière est celle de la vie et de la mort. Ainsi, Bachelard se met à rêver au sort de Jonas. Sortir du ventre, c’est naître et Jonas, resté trois jours dans le ventre de la baleine, comme le Christ au tombeau, devient la figure de la résurrection. En disparaissant dans la nuit, le jour prépare son renouveau.

Pour l’enfant resté au bord, le piège ne se referme pas. Il se tient, dans la solitude de sa jeune existence, sans esquisser le moindre geste ni pour s’aventurer plus avant, au risque de se perdre, ni pour rentrer. Sans doute, ne faut-il pas trop exagérer son audace. En restant au bord de la nuit, c’est aussi aux abords de l’hôtel qu’il demeure, et, pour un enfant qui se trouve loin de chez soi, l’hôtel a la réalité onirique du gite, et en assure la fonction protectrice. Cette maison, éclairée au fond de la campagne, est pour lui une rassurante étoile. Mais, il a fallu, quand même, pour se retrouver là, échapper à la surveillance familiale et s’émanciper du giron. L’enfant reste sur la marche, comme le marin sur le pont, en négligeant la chaleur de la cale.

L’enfant est le héros d’un conte quand il brave la nuit, comme le loup. Mais le conte devient philosophique quand l’expérience de la bravoure passe avant celle du danger, ramenant ainsi à l’expérience de soi. Peut-on les dissocier ? Sans doute, si l’on considère la bravoure comme la manière non pas de vaincre, mais de faire face. Faire face se dit d’un homme qui, alors qu’il est poursuivi par des assaillants, se retourne. Ce retournement, qui donne aussi son sens à la réflexion, est le coup d’arrêt porté au processus qui s’engage: une poursuite a lieu qui pourrait se poursuivre, jusqu’à l’épuisement ou la mort, mais, d’un seul coup, elle s’interrompt. Son issue n’est pas nécessairement transformée, car le volte face peut être aussi fatal, mais sa façon d’advenir est autre : elle a perdu son caractère prévisible. Le retournement du corps est un revirement de situation, une rupture dans la continuité du cours des choses et l’action est re-dynamisée. La bravoure est donc un acte libre, non par les motifs qu’elle révèle (on ne sait pas pour quelles raisons le volte face a lieu) mais par les effets qu’elle produit : rompre la continuité du temps pour faire surgir l’instant créateur dont la liberté a besoin.

Cette faille qui brise la logique du processus, cette marge qui permet la manœuvre, le héros du roman de Céline est incapable de les produire, et son voyage au bout de la nuit figure cet embarquement tragique. Il raconte une traversée chaotique dont la destination est inconnue, un road movie raté qui n’offre ni rencontres ni découverte de soi. Deux histoires se combinent, celle d’une désolation et d’un aveuglement. Des misères qu’il côtoie le héros n’apprend rien. La thèse de ce roman philosophique pourrait être : quiconque est né est assez vieux pour subir, et se laisser entrainer par le procès que la naissance a amorcé. Bardamu est cet homme, poursuivi par les vicissitudes du monde et qui court, sans s’arrêter en chemin, vers une destruction prévisible.

Tels sont les hommes quand ils courent, poursuivis par un climat qui se dérègle, des ondes qui s’étendent en sourdine ou des virus propagés. Les hommes deviennent les poursuivants-poursuivis des processus qu’ils ont eux-même amorcés. Rien ne peut briser le cours des choses dès lors que leur façon d’agir est unique, traçant la trajectoire invariable dans laquelle elle s’enferme et sur laquelle se referme l’espace. Dans ce goulot, étranglée, leur action a une allure de course folle. N’est-ce pas à ce voyage que notre temps nous condamne, un temps d’épidémie dont on cherche à définir la logique pour mieux calquer sur elle celle de l’action ? Pourtant, la stratégie meurt d’être unique. L’action s’aliène quand elle se prive de sa complexité. D’ailleurs, il n’est même plus question d’action mais de geste (lapromotion que nous faisons des gestes-barrières marquera la postérité), signifiant que l’effet à court terme a pris le pas sur la transformation profonde et durable qu’on est en droit d’attendre d’une action. Celle-ci a perdu en liberté, c’est-à-dire en variabilité, en mobilité, sans gagner en efficacité. La preuve en est que tout le terrain gagné par l’application des mesures est perdu dés qu’elle cesse. Qui ne serait pas envahi par la nuit quand il voyage ainsi, refaisant sans cesse le premier pas ?

S’assoir au bord, c’est opérer le volte face qui permet de prendre pieds. À une heure tardive qui intime aux enfants l’ordre de rentrer, celui qui reste assis est brave, car il ne se laisse emporter ni par la convention sociale, ni par l’injonction familiale, ni par la peur que l’une et l’autre cultivent pour s’imposer.

Depuis le début de son histoire, la philosophie trouve dans l’enfance sa source d’inspiration. Elle admire son étonnement.

Elle pourrait aussi louer sa bravoure. Ne pas se laisser avaler par une situation réduite à une seule logique, ne pas non plus avaler une version des faits, par laquelle triomphe en soi le point de vue d’un autre, dans un rapport redevenu symbiotique, telle est l’attitude de celui qui s’installe à la marge, en bordure. S’assoir avec l’enfant, à ses côtés, ce n’est donc pas renoncer à l’action, mais en re–saisir le principe : l’action doit changer de formes si elle veut changer l’espace et le temps dans lesquels elle a lieu. S’assoir ainsi, c’est oser faire volte face, non pas pour rendre les armes, ni pour baisser les bras (les expressions ne manquent pas pour suggérer que l’interruption d’un mouvement est forcément son abandon), mais pour mettre d’autres modes d’action en route. Le volte face n’est pas un retour en arrière, pas plus que la critique du progrès n’est un éloge de la régression. Bruno Latour le rappelle : aucune évolution, que ce soit celle de l’homme ou des techniques, n’est unidirectionnelle. Imposer une seule ligne au progrès, c’est à la fois en ignorer l’histoire et trouver un argument commode pour désamorcer la critique : si la destination déplait, il n’y a plus qu’à rentrer chez soi. Les détracteurs du progrès sont ignorants ou casaniers. Or, ils ont peut-être en tête d’autres pistes, ou des itinéraires différents. En faisant volte face, ils changent de position, découvrant de nouvelles trajectoires, au lieu de suivre, jusqu’à épuisement, une même route. Ouvrir ainsi l’espace, c’est redonner du temps à l’action, et de la créativité à la manière de faire face. Un problème ne peut avoir une solution, ni l’avancée une direction. Quelque soit sa logique, un processus s’opère dans un contexte multifactorielle dont ses effets dépendent aussi.

Regarder la nuit tomber n’est pas une vue de l’esprit. Ce moment, au contraire, met tous les sens en alerte. La campagne où l’hôtel est implanté a perdu son caractère anecdotique d’environnement pour devenir une présence silencieuse et odorifère. Avec la nuit, tombe la fraicheur à laquelle goûte l’enfant. Pour une fois, il a un peu froid, et cette sensation nouvelle l’ouvre à l’expérience de soi, lui qu’habituellement, l’on couvre.

Mais c’est une sensation légère qui n’empêche pas la relation avec l’extérieur. Avoir trop froid, ce serait ne plus sentir que soi, dans un repli qui rend indisponible au monde. L’excès, comme la douleur, rompt le lien et isole la partie du tout. L’individu s’isole du reste du monde, focalisé sur sa sensation, comme s’isole du reste du corps la partie douloureuse qui accapare son attention. Le déplaisir vient du déséquilibre qui entrave les échanges. Il n’est plus mesuré de manière quantitative, sur une échelle d’intensité qui peut faire basculer une sensation agréable dans le désagrément dès qu’elle devient trop forte ou trop durable, mais il définit la qualité de notre rapport au monde.

Assis sur la marche de l’hôtel, l’enfant est en équilibre, entre deux espaces et entre deux états, ni trop couvert, ni trop exposé. Il vit à cet instant la sagesse de celui qui sait d’où il vient et n’oublie pas où il réside. S’il éprouve du plaisir à demeurer ainsi (sinon, pourquoi s’attarderait-il ?), c’est qu’il fait à la fois l’expérience de soi et du monde. Il s’éprouve dans sa relation au monde, sans repli et sans confusion. Il éprouve le plaisir d’être né, tandis que la nuit tombe. Il regarde l’horizon, et sait, par intuition, que personne ne peut retrancher la partie d’un tout sans les altérer l’une et l’autre.

Je me souviens de lui, ramassé dans sa résolution, étonné lui-même devant son audace, et pourtant immobile. L’image qu’il me renvoie aujourd’hui est celle d’un vieux sage à l’écoute, qu’aucune agitation ne distrait, qu’aucun renoncement ne tente, seulement tourné vers la marche du monde à laquelle personne d’autre ce soir là n’est capable de prêter attention. La nuit tombante est proche sans lui être pour autant familière. Il s’applique à garder les yeux grands-ouverts.

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